Frères et sœurs, grâce et paix à vous.
Qu’est-ce qui fait tenir une société ? À l’époque de saint Paul, Rome avait sa réponse, résumée en deux mots que l’on gravait sur les monnaies et les monuments : « Paix et sécurité ». Des lois, des magistrats, une armée, des procédures. Et pour que tout tienne, chacun honorait les dieux protecteurs de l’Empire.
Nous ne sommes pas si loin de cela. Nos sociétés tiennent par des normes, des protocoles, des règlements. Il en faut, et de bons. La première lecture nous en donne un, très ancien : « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu n’accableras pas la veuve et l’orphelin. » Cette loi protège les plus fragiles, et il faut la défendre.
Mais nous le savons aussi : une procédure peut garantir la sécurité, elle ne donne pas de raison de vivre ensemble. Elle dit ce qu’il ne faut pas faire. Elle ne donne à personne l’envie de se lever pour un autre. Ce qui fait vraiment tenir des hommes ensemble, ce sont des choses qui ne se décrètent pas : la reconnaissance, la joie, et un avenir que l’on attend ensemble. Une société tient quand une espérance y circule.
Le commandement reçu
Dans l’Évangile, un docteur de la Loi pose à Jésus une question de juriste : quel est le grand commandement ? Jésus répond par l’Écriture : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur… Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Et il ajoute que toute la Loi et les Prophètes dépendent de ces deux commandements.
Voilà le fondement : le commandement vient de Dieu, Moïse le transmet, Jésus l’interprète. L’Exode, lui, regarde en arrière : « Vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte. » On obéit parce qu’on se souvient.
Mais que devient ce commandement quand une communauté se met à le vivre ? Pour le savoir, écoutons la plus ancienne lettre chrétienne que nous ayons. Paul, Silvain et Timothée l’ont écrite pour qu’elle soit lue à voix haute, dans l’assemblée, comme aujourd’hui. C’était une assemblée persécutée, que ses fondateurs avaient dû quitter, et où certaines places étaient déjà vides, car des frères étaient morts.
Rendre grâce
La première chose qui frappe dans cette lettre, c’est ce qui n’y est pas. Pendant trois chapitres, la moitié de la lettre, il n’y a pas un seul ordre. Pas un « faites », pas un « ne faites pas ». À la place, Paul rend grâce à Dieu, trois fois : au début, au milieu, et à la fin de cette première partie. « Nous rendons grâce à Dieu à tout moment pour vous tous. »
Et il dit pourquoi : il se souvient de leur foi active, de leur amour qui se donne de la peine, de leur espérance qui tient bon. Paul ne rend pas grâce pour une obéissance à des règles. Il rend grâce pour une vie où le commandement de l’Évangile est devenu réalité. « Vous vous êtes tournés vers Dieu, loin des idoles, pour servir le Dieu vivant et véritable » : c’est le premier commandement vécu. Et ce « labeur de l’amour », Paul emploie le même mot pour son travail de ses mains, de nuit comme de jour : c’est le second commandement vécu, un amour qui se fatigue pour les autres.
Remarquez aussi à qui va l’action de grâce. Paul ne félicite pas les Thessaloniciens, il remercie Dieu pour eux. Leur foi, leur amour, leur espérance ne sont pas d’abord des performances. Ce sont des dons, que Dieu a fait germer en eux et que l’apôtre a su reconnaître. Rendre grâce, c’est apprendre à voir le bien que Dieu fait avant de chercher ce qui manque.
Permettez-moi donc de faire comme lui. Nous rendons grâce à Dieu pour vous. [Deux ou trois exemples concrets de la vie de la communauté.] Ce n’est pas de la politesse. C’est la première chose que l’Évangile demande de faire ensemble.
La joie
Il y a dans cette lettre un mot qui revient comme un fil d’or : la joie. Les Thessaloniciens ont accueilli la Parole « au milieu de bien des épreuves, avec la joie de l’Esprit Saint ». La joie chrétienne ne commence donc pas quand les difficultés s’arrêtent. Elle traverse les épreuves, et c’est le signe que l’Esprit est là.
Et cette joie circule. Paul, chassé de la ville, est dans l’angoisse. Il envoie Timothée pour avoir des nouvelles. Timothée revient : ils tiennent bon, ils ont gardé foi et amour. Alors Paul écrit : « Maintenant nous revivons, puisque vous tenez bon dans le Seigneur. » Et encore : « Quelle action de grâce pourrions-nous rendre à Dieu pour toute la joie que vous nous donnez ? » La joie que l’Esprit avait donnée aux Thessaloniciens revient vers celui qui leur avait apporté l’Évangile.
C’est ainsi que le commandement se transmet dans cette lettre : par l’exemple plus que par les ordres. « Vous vous êtes mis à nous imiter, nous et le Seigneur », dit notre lecture. D’abord nous, puis le Seigneur : on est saisi par la manière dont les apôtres vivaient au milieu de soi, et c’est par là qu’on est conduit au Christ. Puis on devient soi-même « un modèle pour tous les croyants ». On apprend à aimer en voyant aimer. Mais imiter, ici, ne veut pas dire copier des qualités. Cela veut dire entrer dans le même chemin, celui de l’épreuve traversée dans la joie de l’Esprit.
Et cette joie regarde vers l’avant. « Qui donc est notre espérance, notre joie, notre couronne devant notre Seigneur Jésus lors de sa venue ? N’est-ce pas vous ? » La joie de l’apôtre, c’est une communauté qu’il espère présenter au Seigneur quand il viendra.
Que le Seigneur vous fasse grandir
Avant de donner le moindre conseil, Paul prie. Je reprends sa prière pour vous :
Que le Seigneur vous fasse croître et abonder dans l’amour les uns pour les autres et pour tous, comme nous-mêmes pour vous. Qu’il affermisse vos cœurs, irréprochables en sainteté devant notre Dieu et Père, lors de la venue de notre Seigneur Jésus avec tous ses saints.
Remarquez qu’il ne dit pas « grandissez ! », mais « que le Seigneur vous fasse grandir ». La croissance dans l’amour se demande à Dieu avant de s’exiger des hommes.
L’espérance
Et quand vient enfin le premier impératif de la lettre ? Seulement après que Paul a parlé de l’espérance. Les Thessaloniciens pleuraient leurs morts. Paul leur dit : « Nous ne voulons pas que vous soyez tristes comme les autres, qui n’ont pas d’espérance. » Car Dieu emmènera avec Jésus ceux qui se sont endormis, « et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur ». Puis vient, pour la première fois, un ordre : « Réconfortez-vous les uns les autres par ces paroles. »
Le premier commandement de la lettre est donc de se consoler mutuellement avec l’espérance. Et cette espérance n’est pas la peur d’un jugement qui menace. Paul le dit clairement : « Dieu ne nous a pas destinés à la colère, mais au salut, par notre Seigneur Jésus Christ, qui est mort pour nous, afin que, veillant ou dormant, nous vivions avec lui. » Les chrétiens ne font pas le bien pour obtenir le salut. Ils le font parce qu’ils sont déjà « fils de la lumière, fils du jour », et qu’ils veulent vivre selon ce qu’ils sont.
Écoutez alors comment Paul exhorte. Il ne dit pas « veillez », d’en haut. Il dit : « Ne dormons pas, veillons, soyons sobres. » Il se met lui-même sous l’exigence qu’il annonce. Puis il passe le relais : « Exhortez-vous les uns les autres, édifiez-vous l’un l’autre, comme vous le faites déjà. »
Suivent une vingtaine d’impératifs, presque tous tournés vers les autres : « avertissez ceux qui vivent dans le désordre, réconfortez les craintifs, soutenez les faibles, soyez patients envers tous ». Et presque tous sont, en grec, à un temps qui veut dire « continuez ». Paul ne leur impose pas une loi nouvelle. Il les encourage à poursuivre ce que l’Esprit a déjà commencé en eux.
Pensez à une veillée, la nuit, où l’on attend quelqu’un qui doit arriver. Personne n’y applique de règlement. On se garde éveillés les uns les autres. On se raconte pourquoi on attend, on soutient celui qui fatigue, on se réjouit déjà de l’arrivée. Voilà l’Église selon la première lettre aux Thessaloniciens : une veillée où l’espérance circule, revêtue, dit Paul, de la cuirasse de la foi et de l’amour, avec pour casque l’espérance du salut.
Soyez toujours dans la joie
À la fin de la lettre, trois impératifs ferment le cercle : « Soyez toujours dans la joie. Priez sans cesse. Rendez grâce en toute circonstance : c’est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus. » Ce que l’apôtre faisait depuis la première ligne, rendre grâce, prier, se réjouir, devient la consigne de tous. La lettre avait commencé par l’action de grâce de Paul ; elle se termine en la confiant à toute la communauté.
Et Paul conclut par ces mots : « Il est fidèle, celui qui vous appelle : c’est lui qui le fera. » Le dernier mot n’est pas à nos efforts, mais à la fidélité de Dieu.
Priez aussi pour nous
Alors, qu’est-ce qui fait tenir une société ? Rome disait : « Paix et sécurité ». Paul répond par une petite communauté sans pouvoir, persécutée, en deuil, mais qui tient. Elle tient parce que la reconnaissance, la joie et l’espérance y circulent de l’un à l’autre. C’est ainsi que le grand commandement de Mt 22 devient une vie : non comme une procédure qu’on applique, mais comme une attente partagée de celui qui vient.
Nos sociétés n’ont pas besoin que l’Église leur ajoute une procédure. Elles ont besoin de voir des communautés où l’on se rend grâce avant de se corriger, où la joie passe de l’un à l’autre, et où l’on se réconforte en attendant ensemble le Seigneur.
Et comme Paul, je vous demande simplement : frères et sœurs, priez aussi pour nous.
Que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ soit avec vous.
