Homélie du frère Emmanuel Dumont pour la messe des Rameaux (Mt 26, 14 – 27, 66)
Le récit de la Passion a été beaucoup joué au théâtre. C’est presque construit comme une pièce de théâtre avec ses répartitions d’acteurs. Mais ici, le metteur en scène, ce n’est pas l’écrivain, c’est le héros principal. C’est Jésus qui distribue la parole. C’est lui qui incarne la Parole. C’est en lui que la Parole est crucifiée.
Dès l’entrée à Jérusalem, on ne sait pas qui donne la parole à qui. L’évangéliste écrit que Jésus dit quelque chose aux disciples. A priori, c’est lui qui donne les rôles. Mais quand Jésus parle, lui aussi donne la parole aux deux disciples qui vont chercher l’ânesse en leur indiquant quoi dire : « Le Seigneur en a besoin ». Et juste après, c’est le prophète qui donne la parole : « Dites à la fille de Sion, voici ton roi ».
En sens inverse, ça donne une chaine comme ça : Dieu donne la parole au prophète, qui donne la parole aux croyants, Jésus donne la parole aux disciples, l’évangéliste donne la parole à Jésus. Et nous qui lisons l’évangile, nous lui donnons la parole.
La Bonne Nouvelle est une parole donnée qui vient d’au-delà du Livre et qui sort du Livre.
Et les actes suivent : la foule accueille Jésus qui entre sur un petit âne, comme le prophète l’avait annoncé,
Au début de la Passion, on retrouve une scène similaire avec les serviteurs qui vont préparer le dernier repas, mais Jésus se donne la parole : « dites lui : le maitre te fait dire ». Jésus s’auto communique comme parole.
Quand Isaïe affirme : « le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples » : le langage se communique. C’est lui qui donne au serviteur souffrant la force de vivre la souffrance.
Jésus se donne la parole
Par des formules fortes, Jésus se donne lui-même la parole. Il dit qu’il dit. Il le fait pour annoncer deux choses : la trahison de Juda et le reniement de Pierre : sa souffrance passe par la faute des disciples. Mais il le dit aussi pour annoncer sa mort et sa résurrection : Je ne boirais plus de cette coupe avant d’être avec mon père. Vous verrez le Fils de l’Homme siéger à la droite du père et venir du ciel.
Voilà une parole forte et efficace, qui annonce l’avenir. Un avenir plein de Passion et de Gloire.
Et tandis qu’ils mangeaient, il dit Amen je vous dis Que l’un de vous me livrera. (Mt 26,21)
Mais je vous le dis Je ne boirai plus desormais de ce produit de la vigne Jusqu’au jour ou je le boirai avec vous nouveau dans le Royaume de mon Père. (Mt 26,29)
Jesus lui declara Amen je te dis Que cette nuit meme avant que le coq chante trois fois tu me renieras (Mt 26,34)
Jesus lui dit tu l’as dit Mais il y a plus je vous le dis Desormais vous verrez le Fils de l’homme siegeant a droite de la Puissance Et venant sur les nuees du ciel (Mt 26,64)
La parole bafouée
La parole connait aussi la passion. Jésus est accusé de blasphème par les grands prêtres.
Et ce sont des faux témoins qui l’accusent devant eux. Au cœur du Temple, la parole est inversée. Nous sommes en plein « fake news ».
Et Jésus est humilié, insulté par le peuple et les soldats romains.
C’est aussi ce que dit le psaume 21 : « ils me bafouent ».
La parole résistante
Pourtant la parole de Jésus a résisté. Plusieurs fois, il valide ce que disent ses opposants par ces fameux « c’est toi qui l’a dit ». Comme si Jésus avait déjà donné la parole et n’avait plus qu’à la valider. Il le fait une première fois avec Juda « Serait-ce moi ? », puis avec le grand prêtre : « es tu le messie le fils de Dieu », et enfin avec Pilate : «Es-tu le roi des Juifs?». Ces accusations sont vraies, c’est à cause d’elles que Jésus est condamné comme blasphémateur et danger politique, et Jésus laisse à ses accusateurs de les prononcer.
Ces trois artisans de sa Passion, conduits par des erreurs de discernements, en argent, en religion et en politique, connaissent pourtant la vérité. Jésus leur a donné la Parole.
La parole crucifiée
Aussi, pendant son procès, Jésus se tait, il garde le silence.
Jusqu’à ce que la parole soit crucifiée. Il y a d’abord le crie « Eli Eli lama sabactani… » puis il y a le dernier grand cri. Ici Matthieu nous place aux pieds de la croix. Il nous fait entendre l’araméen de Jésus, il nous fait entendre Jésus qui suffoque et qui, pourtant, crie. Sur la croix, la parole est plus incarnée que jamais. Elle rend son dernier soupir.
La parole glorifiée
L’hymne aux philippiens raconte bien cet anéantissement du Christ. Mais le néant n’est pas la fin.
Dieu l’a exalté pour « que toute langue proclame :
« Jésus Christ est Seigneur ».
La parole a retrouvé la Vérité.
Dieu nous donne la parole de Vérité pour proclamer sa gloire.
