Parole anéantie

Homélie du frère Emmanuel Dumont pour la messe des Rameaux (Mt 26, 14 – 27, 66)

Le récit de la Passion a été beaucoup joué au théâtre. C’est presque construit comme une pièce de théâtre avec ses répartitions d’acteurs. Mais ici, le metteur en scène, ce n’est pas l’écrivain, c’est le héros principal. C’est Jésus qui distribue la parole. C’est lui qui incarne la Parole. C’est en lui que la Parole est crucifiée.

Dès l’entrée à Jérusalem, on ne sait pas qui donne la parole à qui. L’évangéliste écrit que Jésus dit quelque chose aux disciples. A priori, c’est lui qui donne les rôles. Mais quand Jésus parle, lui aussi donne la parole aux deux disciples qui vont chercher l’ânesse en leur indiquant quoi dire : « Le Seigneur en a besoin ». Et juste après, c’est le prophète qui donne la parole : « Dites à la fille de Sion, voici ton roi ».

En sens inverse, ça donne une chaine comme ça : Dieu donne la parole au prophète, qui donne la parole aux croyants, Jésus donne la parole aux disciples, l’évangéliste donne la parole à Jésus. Et nous qui lisons l’évangile, nous lui donnons la parole.

La Bonne Nouvelle est une parole donnée qui vient d’au-delà du Livre et qui sort du Livre.

Et les actes suivent : la foule accueille Jésus qui entre sur un petit âne, comme le prophète l’avait annoncé,

Au début de la Passion, on retrouve une scène similaire avec les serviteurs qui vont préparer le dernier repas, mais Jésus se donne la parole : « dites lui : le maitre te fait dire ». Jésus s’auto communique comme parole.

Quand Isaïe affirme : « le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples » : le langage se communique. C’est lui qui donne au serviteur souffrant la force de vivre la souffrance.

Jésus se donne la parole

Par des formules fortes, Jésus se donne lui-même la parole. Il dit qu’il dit. Il le fait pour annoncer deux choses : la trahison de Juda et le reniement de Pierre : sa souffrance passe par la faute des disciples. Mais il le dit aussi pour annoncer sa mort et sa résurrection : Je ne boirais plus de cette coupe avant d’être avec mon père. Vous verrez le Fils de l’Homme siéger à la droite du père et venir du ciel.

Voilà une parole forte et efficace, qui annonce l’avenir. Un avenir plein de Passion et de Gloire.

Et tandis qu’ils mangeaient, il dit Amen je vous dis Que l’un de vous me livrera. (Mt 26,21)

Mais je vous le dis Je ne boirai plus desormais de ce produit de la vigne Jusqu’au jour ou je le boirai avec vous nouveau dans le Royaume de mon Père. (Mt 26,29)

Jesus lui declara Amen je te dis Que cette nuit meme avant que le coq chante trois fois tu me renieras (Mt 26,34)

Jesus lui dit tu l’as dit Mais il y a plus je vous le dis Desormais vous verrez le Fils de l’homme siegeant a droite de la Puissance Et venant sur les nuees du ciel (Mt 26,64)

La parole bafouée

La parole connait aussi la passion. Jésus est accusé de blasphème par les grands prêtres.

Et ce sont des faux témoins qui l’accusent devant eux. Au cœur du Temple, la parole est inversée. Nous sommes en plein « fake news ».

Et Jésus est humilié, insulté par le peuple et les soldats romains.

C’est aussi ce que dit le psaume 21 : « ils me bafouent ».

La parole résistante

Pourtant la parole de Jésus a résisté. Plusieurs fois, il valide ce que disent ses opposants par ces fameux « c’est toi qui l’a dit ». Comme si Jésus avait déjà donné la parole et n’avait plus qu’à la valider. Il le fait une première fois avec Juda « Serait-ce moi ? », puis avec le grand prêtre : « es tu le messie le fils de Dieu », et enfin avec Pilate : «Es-tu le roi des Juifs?». Ces accusations sont vraies, c’est à cause d’elles que Jésus est condamné comme blasphémateur et danger politique, et Jésus laisse à ses accusateurs de les prononcer.

Ces trois artisans de sa Passion, conduits par des erreurs de discernements, en argent, en religion et en politique, connaissent pourtant la vérité. Jésus leur a donné la Parole.

La parole crucifiée

Aussi, pendant son procès, Jésus se tait, il garde le silence.

Jusqu’à ce que la parole soit crucifiée. Il y a d’abord le crie « Eli Eli lama sabactani… » puis il y a le dernier grand cri. Ici Matthieu nous place aux pieds de la croix. Il nous fait entendre l’araméen de Jésus, il nous fait entendre Jésus qui suffoque et qui, pourtant, crie. Sur la croix, la parole est plus incarnée que jamais. Elle rend son dernier soupir.

La parole glorifiée

L’hymne aux philippiens raconte bien cet anéantissement du Christ. Mais le néant n’est pas la fin.

Dieu l’a exalté pour « que toute langue proclame :
« Jésus Christ est Seigneur ».

La parole a retrouvé la Vérité.

Dieu nous donne la parole de Vérité pour proclamer sa gloire.

Urgence de croire

Evangile du 5e dimanche de carême,

Homélie du frère Benoît Ente

J’ai l’impression que le carême vient de commencer et nous voici déjà à une semaine du dimanche des rameaux au miracle le plus spectaculaire de Jésus. C’est une sorte de répétition générale avant la Passion et la Résurrection. On retrouve les mêmes éléments : un tombeau, une pierre qui bouche l’entrée, un mort qui était aimé, une foule, des femmes en pleurs devant le tombeau. La résurrection de Lazare, c’est la résurrection du Christ et notre résurrection avant l’heure par anticipation.

Pour la première fois, la personne qui bénéficie du miracle est un ami de Jésus. Un ami, c’est-à-dire quelqu’un qui connaît Jésus depuis longtemps. Quelqu’un qui l’aime et lui parle régulièrement. Comme il nous ressemble ce Lazare. Il est atteint de la maladie la plus répandue dans le monde : la mort. Sans bruit, elle dresse son ombre sur ce que nous pensons et faisons.   

Jésus n’a pas besoin que quelqu’un lui annonce la mort de son ami Lazare. Il le sait intuitivement et à ce moment, il a une réaction étonnante : il se réjouit. Il se réjouit non de la mort de Lazare mais d’avoir été absent : « je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. » Nous, quand nous apprenons la maladie ou la mort d’un proche, nous baissons la tête, l’air sombre et nous sommes tristes comme si nous revenions perdant d’un combat, comme si l’ombre de la mort nous enveloppait. Au contraire, Jésus, lui, se réjouit. Il sait déjà que Lazare va ressusciter, que cela provoquera la foi de nombreuses personnes et il s’en réjouit par avance. Un peu comme nous, quand nous savons que nous allons recevoir dans notre maison quelqu’un qu’on aime. Bien avant son arrivée, nous avons le sourire aux lèvres, on ressent une joie par avance. Cette joie vient de la conviction, de la certitude de voir bientôt notre ami.

J’ai vu une fois cette joie de Jésus sur le visage d’un de mes frères dominicains, Michel Froidure. Il était atteint d’une leucémie foudroyante. Il savait qu’il ne lui restait que quelques jours à vivre et son visage rayonnait de la joie du ressuscité, de la joie du banquet promis. Cette joie est renversante, désarmante. Pour Jésus, chaque événement de sa vie quel qu’il soit est une occasion de manifester la gloire de son Père et donc une occasion de joie. Rappelez vous la semaine dernière, l’évangile de l’aveugle né. Quand les disciples demandent pourquoi cet homme est né aveugle. Jésus fait une réponse qu’il pourrait redire à l’occasion de la mort de Lazare : « c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. ». Notre conversion doit saisir notre être jusque dans ses profondeurs. Se convertir c’est penser comme Jésus, poser sur le monde et sur les événements du monde le même regard que lui. Vivre de sa joie et CROIRE du fond de notre cœur que tout, absolument tout est appelé à manifester la gloire du Père.

La résurrection de Lazare, mort depuis 4 jours, le retour à la vie de son corps en décomposition est le plus grand miracle de Jésus. Ce n’est pas un hasard si ce prodige a lieu en présence de Marthe et Marie, deux femmes qui profondément aiment et font confiance en Jésus. Jésus a besoin de leur foi pour ressusciter Lazare. Il a besoin de notre foi pour faire de grands miracles, pour nous sauver et pour sauver ce monde. Il compte sur notre foi pour nous faire sortir de nos tombeaux et faire trembler tous les tombeaux de ce monde. « Tout est possible pour celui qui croit » dit Jésus dans l’évangile de Marc.

Un détail m’a toujours frappé dans ce récit : le silence de Lazard. On pourrait s’attendre à ce que Lazare rende grâce et remercie Jésus. Mais non, Lazare reste silencieux et Jésus demande de le laisser aller comme si Lazare était déjà dans l’autre monde un peu comme lorsque Jésus dit à Marie-Madeleine au tombeau vide : ne me retiens pas, laisse moi aller. La résurrection de Lazare annonce la résurrection du Christ et notre propre résurrection. Lazare, c’est vous et moi. 

En ce monde troublé, frères et sœurs, il est urgent de croire en Jésus de toutes nos forces. Il est urgent de dire notre foi en d’en vivre chaque jour. Offrons à Dieu de proclamer par nos lèvres à ce monde : réjouissez vous, sortez de vos tombeaux, le Christ est vivant et aujourd’hui il nous appelle à la vie. Amen.

Horaires de la Semaine Sainte 2026

Jeudi Saint 2 avril

7h30 : laudes
8h – 9h : méditation / partage de la Parole de Dieu
19h00 : célébration de la Cène
20h : repas
21h : lecture de l’évangile selon saint Jean

Vendredi Saint 3 avril

7h30 : laudes
8h : médiation / partage de la Parole de Dieu
19h : célébration de la Croix

Samedi Saint 4 avril

9h : office des ténèbres
10h30-12h : confession
20h30 : vigile pascale

Dimanche de Pâques 5 avril

10h30 : messe de Pâques suivie d’une chasse aux oeufs dans le jardin du cloître

Déclaration de paix

Evangile du dimanche 1er mars : Mt 17,1-9

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Homélie du frère Benoît Ente

J’avais imaginé une homélie sur les théophanies dans l’AT et le Nouveau : Moïse, Elie, etc. quand j’apprends la nouvelle du bombardement par les US et Israël de l’Iran avec les ripostes de ce pays. Impossible d’ignorer ce qui est en train de se passer dans notre monde : une nouvelle guerre qui s’annonce avec ses victimes des deux côtés. Nous semblons tellement démunis face à ce déchaînement de violence. Il ne s’agit pas de prendre position ici, mais de se demander ce que nous pouvons faire ?

Jésus à son époque a été également confronté à la violence des hommes. Des hommes entre eux et des hommes contre lui : on a déjà cherché à le lapider. Des états entre eux et Jésus connaît l’histoire de son petit pays de Palestine passé successivement entre les mains des grands empires alentours : l’Assyrie, les Babyloniens et maintenant, à l’époque de Jésus, Rome. Jésus connaît parfaitement les écritures qui sont remplies de violence : des hommes sont capables de massacrer leurs frères et sœurs pour avoir le pouvoir ou par vengeance. Autant de violences qui révèlent ce que l’homme est capable de faire.  

Et en même temps, dans ces écritures, la violence n’a pas le premier rôle. Le premier rôle revient à un personnage invisible présent dans chaque livre d’une manière ou d’une autre. On l’appelle Dieu, Elohim ou JE SUIS. C’est en son nom qu’à chaque génération des hommes et des femmes de justice et de paix se lèvent pour reconstruire, pour pardonner. C’est en son nom que des hommes et des femmes préfèrent perdre leur vie plutôt que de céder devant les caprices d’un tyran. C’est en son nom que des hommes et des femmes continuent d’espérer contre toute espérance. Car ce Dieu, épreuve après épreuve, semble creuser une attente et dessiner un chemin comme un plan pour sauver l’humanité et lui redonner son éclat des origines.  

Aujourd’hui, Jésus dialogue avec Moïse et Elie. Il dialogue avec cette riche histoire multiséculaire. Jésus voit combien l’homme se trouve englué ou esclave dans ses propres contradictions, dans sa propre violence, exactement ce que nous observons aujourd’hui. Jésus voit aussi dans son dialogue avec Moïse et Elie, le chemin de salut dessiné par le Père. Jésus perçoit que la seule chose à faire face au mal, c’est suivre la voie que le Père ouvre, cette voie empruntée par Abraham, Elie et Moïse. 

Quel est donc ce chemin, ce plan de salut qui s’ouvre devant Jésus sur le Tabor ? Fuir pour recréer un monde neuf ailleurs ? Cela ne résoudrait pas le problème à sa racine. C’est comme si Dieu n’assumait pas vraiment sa création. Répondre à la violence par la violence ? Nous le savons, cela ne fait qu’engendrer de nouvelles violences. Face à ceux qui en veulent à sa vie, Jésus ne peut ni fuir, ni répondre par la force matérielle. Le seul chemin possible consiste à marcher au cœur des ténèbres de notre humanité, au cœur de Jérusalem et dans cette marche, aimer jusqu’au bout, jusqu’à donner sa vie. Jésus voit cela, il voit que ce geste constitue l’offrande parfaite annoncée dans les écritures, une offrande qui libère définitivement du mal. 

Jésus voit ce chemin qui s’ouvre devant lui préparé depuis des siècles par le Père et il accepte de l’emprunter avec tout son cœur et avec toute sa force qui lui vient du Père. Il sait d’ailleurs qu’il est le seul à pouvoir l’emprunter. Il est beau Jésus dans ce moment là, plus blanc que la neige et plus brillant que le soleil. Il est le cœur battant de notre Dieu et la voix venue du ciel confirme aux oreilles des disciples que ce chemin est bien celui voulu par le Père.

Aujourd’hui frères et sœurs, il nous est offert d’emprunter également ce chemin ou plutôt de communier à ce chemin. En particulier, dans ce temps d’incertitude, nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve. Pourtant nous savons que quelque soit la situation, Dieu ouvre des chemins de vie pour l’humanité là où des hommes et des femmes acceptent librement de s’unir au Christ et avec lui, d’offrir leur vie par amour. Réjouissons nous car ce chemin est beau, resplendissant, plus blanc que la neige et plus brillant que le soleil. AMEN.

Divine contagion

Homélie du dimanche 22 février – Mt 4,1-11 – fr Benoît Ente

Evangile :

Homélie :

Comment avez-vous appris le français ? Ou le vietnamien, le wolof, le lingala ? Vous avez reproduit ce que vous avez vu faire par vos parents. Nous apprenons et nous devenons ce que nous sommes en imitant les autres. Surtout quand on est un enfant, on reproduit tout sans vraiment réfléchir. Il y a ici dans l’assemblée ma mère et ma sœur. Je me souviens quand ma sœur et moi étions enfants, nous n’avions pas le droit de regarder la télévision. Mes parents avaient trouvé une TV où le bouton marche/arrêt était inaccessible, protégé par une petit volet fermé à clé. Un jour ma mère était absente. Mes deux grandes sœurs sont allées chercher un couteau dans la cuisine et avec l’instrument ont réussi à allumer la télévision. Une semaine plus tard, j’étais seul à la maison et j’ai fait la même chose. 

Vous voyez où je veux en venir : nous imitons tout y compris le péché. Or le péché provoque une double satisfaction immédiate : le plaisir de regarder le petit écran mais aussi une sorte de jouissance d’être au-dessus des lois, la jouissance d’être comme Dieu… Oh il y a bien une petite voix de la conscience qui chuchote mais elle est trop ténue par rapport au plaisir ressenti. C’est ainsi que par la faute d’un seul, Adam, le péché s’est répandu dans le monde. Parce que nous nous construisons en imitant ceux qui sont en relation avec nous, nous devenons un être humain en même temps que nous devenons pécheur. Nous ne pouvons pas échapper à cette condition.

Vous avez bien compris que ce processus vient du fait que nous imitons nos semblables c’est-à-dire les hommes et les femmes fait de la même chair et du même sang que nous. Or aujourd’hui, chose surprenante, la Parole de Dieu nous parle des tentations de Jésus. Dieu est tenté. C’est une excellente nouvelle pour nous car cet évangile prouve de manière éclatante que Jésus est VRAIMENT HOMME. Jésus est PLEINEMENT HOMME. Comme nous, il est plongé dans un monde touché par le péché. Comme nous, il voit des hommes et des femmes commettre le péché. Il voit la satisfaction immédiate qu’ils en retirent. Comme nous, il se construit par imitation et donc il est tenté. Nous savons que Jésus a vécu en tout notre condition d’homme sauf le péché. Cela signifie qu’être tenté, ce n’est pas un péché. Cela fait partie de notre vie humaine comme manger, boire et dormir. On ne peut pas naître et vivre sur cette terre sans être à un moment ou à un autre tenté. Jésus est tenté parce qu’il est à la fois vraiment Dieu ET vraiment homme.

Mais si Jésus est vraiment homme, alors nous qui sommes des être humains, nous qui nous construisons par imitation, nous pouvons l’imiter. Il est de la même chair et du même sang que nous. Nous pouvons apprendre la langue de Jésus comme nous avons appris le français ou l’espagnol. Et la langue de Jésus, c’est la langue de l’Amour jusqu’au bout. Tous, nous en sommes capables car nous avons été créés pour elle. 

Frères et sœurs, tous nous avons fait l’expérience de céder un jour à une tentation. En réalité, seul Jésus est capable de résister à toutes les tentations. Il n’y a que l’Esprit Saint qui permet de résister aux tentations. C’est l’Esprit qui envoie Jésus au désert pour affronter les tentations et c’est dans l’Esprit du Père que Jésus résiste aux tentations. Aucun d’entre nous ne peut dire qu’il sera toujours capable de résister aux tentations. Mais ce que nous pouvons dire, c’est que plus nous nous approchons de Jésus, plus sa parole demeure en nous, plus son Esprit habite en nous, plus nous résistons aux tentations comme lui au désert. Or l’attirance de Jésus sur nous est IRRÉSISTIBLE car la satisfaction que nous en ressentons est infiniment plus profonde que celle ressentie par le péché. Elle se nomme la joie. La joie qui naît d’un amour véritable. La joie qui fait entrer dans la plénitude de la vie éternelle. Plus nous connaissons Jésus, plus nous l’aimons, plus nous voulons l’imiter, plus nous devenons temple de l’Esprit et plus nous résistons aux tentations. La contagion de la grâce est plus forte que celle du péché. Et c’est ainsi que par l’obéissance d’un seul, la multitude sera-t-elle rendue juste.

Frères et sœurs, face à l’attrait de la vaine gloire, du pouvoir, de l’argent, du plaisir sensuel, nous sommes vainqueurs en Jésus, vrai homme et vrai Dieu. Écoutons sa Parole, communions à son corps et à son sang, servons le dans les pauvres car son Esprit d’Amour nous rend vainqueur dans toutes nos tentations. Il fait de nous les imitateurs du Christ, la lumière du monde. AMEN.

Chrétiens, en avant !

Evangile du dimanche 1er février 2026 Mt 5, 1-12a

Homélie du frère Etienne d’Ardailhon

À un mois des élections communales, vous pourriez être tentés de penser que cela ne vous regarde pas, que tous les politiques, du président de la République au maire de Lisses sont des parvenus, corrompus par l’exercice du pouvoir, et que personne n’agit pour le respect de la dignité humaine ou du bien commun. Mais vous auriez tort. 

Je reviens de la session annuelle diocésaine à Orsay qui avait cette année pour thème la doctrine sociale de l’Église. Car oui, l’Église catholique a une doctrine. Rassurez-vous, rien de politique. Ou plutôt si, politique, au sens du grec polis, la cité. Car tout chrétien est appelé à s’engager pour les autres. C’est le sens de ce texte. Mais nous, sommes nous convaincus de cette réalité : la cité céleste ne nous est promise que si on se bat pour elle ! 

Ne nous y trompons pas : nous sommes ici au cœur de l’Évangile. C’est le portrait spirituel de tout chrétien. Vous, moi, eux, nous. Chacun et tous. Ceux d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Ce n’est pas un programme politique, mais une réalité intemporelle. 

Heureux makarioi : Jésus vient nous apporter le bonheur. A condition de se battre pour l’avoir. 

Vous pourriez penser que le frère prêcheur que je suis a pour mission de parler du Royaume de Dieu là-haut et seulement de ça, en toute bienpensante et sans résistance, face aux inégalités du monde d’en bas. Mais vous auriez tort. Jésus lui-même nous dit « Je suis venu allumer un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé » (Lc 12,49). Nous sommes tous appelés à foutre le feu au monde, mais bien souvent nous n’osons pas nous lever. Sans doute par conformisme, flemme ou peur. 

Laissez moi donc vous expliquer ce à quoi les béatitudes nous invitent : agir dès maintenant en faveur des plus pauvres que soi.

Nous sommes au début du ministère public de Jésus, dans l’Evangile de Matthieu, très intéressé par la fibre sociale de Jésus. Jésus s’assied, pauvre parmi les pauvres, pour enseigner. Bizarrement, il ne parle pas de foi, mais d’action. Comme si l’action des pauvres en faveur de leur propres droits fondamentaux primaient sur la foi. En avant !  

Ces huit béatitudes sont en fait organisées en 2 groupes : les quatre premières traitent du soin spécifique à apporter aux pauvres, et les 4 dernières du bien commun. Ce n’est pas un hasard si Jésus nous rappelle que « des pauvres, vous en aurez toujours » (Mt 26,11). Le pape Léon XIV, dans sa première encyclique « Dilexi te », nous rappelle qu’il a choisi son nom de règne justement pour remettre les pauvres au centre, pour redire que l’Église a pour option préférentielle les pauvres. 

La première béatitude répond à la dernière « Heureux les pauvres en esprit, le royaume des cieux est à eux » et « Heureux les persécutés pour la justice, le royaume de Dieu est à eux ». Elles sont au présent, contrairement aux 6 autres qui sont au futur. C’est donc que pauvreté et persécution donnent droit à la première place en paradis. Que pour eux le Royaume est déjà là, qu’ils y ont déjà accès et ont moins à travailler pour y parvenir. 

Les deux dernières béatitudes « Heureux si l’on vous persécute et dit faussement toute sorte de mal contre vous » s’adresse directement à l’Église  qui est en train de naitre sous les yeux de Jésus, parce toute église doit être persécutée pour être crédible. Nous pensons trop souvent que notre foi est faite pour des gens bien tranquilles. Pas du tout. Levez les yeux ! Partout le monde souffre, la terre gémit sous la pollution et le cri des pauvres monte vers Dieu, qui dit à Moise « J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte, j’ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer. […] Maintenant va, je t’envoie (Ex 3,7-8.10). Dieu se montre attentif aux pauvres « Ils crièrent vers le Seigneur et le Seigneur leur suscita un Sauveur » (Jg 3,15).

Les affligés, les affamés, les miséricordieux, les pacifiants et les cœurs purs seront consolés, au passif, c’est-à-dire que c’est Dieu lui-même qui agit à travers eux. Le consolateur par excellence, c’est l’Esprit Saint. C’est donc qu’en agissant, ce n’est pas moi qui agit mais l’Esprit qui est à l’œuvre. Aussi ne nous étonnons pas si parfois une force mystérieuse nous pousse à aller vers nos frères démunis. 

Les pacifiants sont à la fois ceux qui font œuvre de paix et desquels émane la paix. Ne nous y trompons pas : nous ne sommes pas des révolutionnaires violents, mais des non-violents en colère contre la misère injuste. Dieu nous demande d’inventer des stratégies de non-violence actives capables de garantir le respect de la dignité à chacun.

Jésus insiste sur la nécessité de s’engager concrètement : pas de y’a qu’à, faut qu’on ! C’est dans l’ADN du chrétien que d’agir pour changer le monde. Il faut faire. Il faut agir. Nous n’avons pas le droit de baisser les bras face à la pauvreté. De nous voiler la face ou de détourner le regard. La citation de Don Salluste, joué par Louis de Funès dans La folie des grandeurs « Les pauvres, c’est fait pour être très pauvres, et les riches, pour être très riches » est fausse, la pauvreté n’est que très rarement un choix. Pensez aux étudiants d’Evry obligés de se prostituer en forêt de Sénart pour survivre. Ou aux gens du voyage sur l’aire de grand passage de Lisses qui sont l’objet d’un racisme écologique, puisque on leur donne toujours le droit de stationner dans des friches industrielles polluées ou sous des lignes à haute tension, ou aux abords direct des autoroutes. Croyez-vous qu’ils seraient contre un peu de verdure ? Que leur mode de vie leur refuse un peu d’air pur ? Ou bien que nous préférions les parquer à l’écart, comme nous l’avons fait à Linas-Montlhéry. Quel mal à fuir son pays pour rêver d’une vie plus digne en France ? Pour éviter l’excision à ses filles ? 

Écoutons-nous le cri des pauvres ? La colère de la terre ? Le rôle des chrétiens n’est pas de se taire. Il ne l’a jamais été. Sinon, nous n’aurions jamais eu de martyrs. Ouvrons les yeux : il n’y a jamais eu autant de pauvres dans le monde, et autant de milliardaires. Face à ce phénomène d’inégalités croissantes, force est de constater que se développent aujourd’hui de nouvelles formes de pauvreté. 

Le danger qui nous guette, c’est de baisser la garde face à la pauvreté, en croyant qu’on peut avoir droit au Royaume de Dieu sans se battre pour son avènement ici-bas. Fermer les yeux, c’est non seulement s’aveugler, mais faire preuve de cruauté. Comme le dit le pape Léon XIV au n° 15. de Dilexi te : « Certains se laissent contaminer par des idéologies mondaines ou des généralisations politiques ou économiques qui ridiculisent même l’exercice de la charité ». Comme si donner de l’argent à un SDF allait vous blesser ! Comme si la charité ne se pratiquait qu’entre chrétiens. 

Dieu nous attends pour agir. Il suscite en nous la juste colère de ceux qui refusent la banalité du mal et désirent se battre pour rendre le monde un peu moins moche qu’ils l’ont reçu. Osons rêver un monde plus juste pour nos enfants ! Chrétiens, en avant ! 

Seigneur, viens ! Répands ta sainte colère en nos cœurs, ta douceur et ta compassion, pour que nous puissions trouver en toi le courage de nous battre pour réduire les inégalités. Esprit saint, inspire nous les moyens de lutte pour l’avènement du Royaume. Amen.