Au nom de Jésus

homélie du dimanche 16 novembre – frère Benoît Ente – évangile selon saint Luc 21,5-19

Dimanche dernier, le frère Emmanuel a organisé une sortie avec les étudiants. Nous les avons emmenés visiter le château de Versailles, emblème de la monarchie. Nous avons admiré l’élégance des perspectives, la lumière de la galerie des Glaces, la splendeur de l’église. Comment aurions-nous réagi si quelqu’un nous avait dit « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. » Je pense que nous ne l’aurions pas cru.
Et pourtant, tout a une fin. Cette orchidée devant l’autel, ce jour si beau, notre vie… Même notre planète a une fin. Mais rassurez-vous, d’après les scientifiques, la Terre restera habitable encore pendant 1,75 milliard d’années. Comme dirait l’autre, on a encore quelques années devant nous.
Tout a une fin. Et quand la fin arrive, les équilibres vacillent, les fondations s’ébranlent. Ces bouleversements concernent à la foi l’individu. Par exemple, quand, avec l’âge, la fin de ma vie arrive, mon corps, ma mémoire, ma vivacité d’esprit s’affaiblissent. Le sentiment de naufrage peut m’envahir comme si le sol se dérobait. Apparaît alors ce qui me tient vraiment. Non pas mes facultés physiques ou mentales, mais mes relations avec mes proches : parents, enfants, conjoints, amis et plus que tout le reste, ou plutôt à travers tout le reste ma relation avec Dieu quelque soit la forme qu’elle prend.
Mais dans l’Évangile, le bouleversement décrit par Jésus n’est pas personnel. Il est clairement collectif : famine, guerre, épidémies. On a l’impression que le mal se déchaîne, comme dans le passage de l’apocalypse où le dragon est libéré pour l’ultime affrontement. Il met ses dernières forces. Il joue son vatout. Ce qui nous intéresse dans ce chaos apocalyptique, c’est ce qui résiste, vaille que vaille. Une expression revient deux fois dans l’évangile, l’avez-vous repéré ? « À CAUSE DE MON NOM ». Le nom de Jésus résiste comme un rocher de granit face à la tempête. Il résiste grâce aux hommes et aux femmes qui demeurent fidèles dans la foi, l’espérance et la charité.
Je me rappelle en 2020, lors du premier confinement, nous avions l’impression que le monde s’écroulait et, dans notre petite communauté de Lille, nous continuions à prier le matin, le midi et le soir. L’Église que nous formons a continué de louer son Seigneur et rien ne pouvait l’arrêter. Je ne le souhaite pas, mais si une guerre éclatait sur le sol français et que le château de Versailles s’effondrait, l’Église continuerait de célébrer et d’annoncer, coûte que coûte, la mort et la résurrection du Christ. Même dans les camps de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale, des hommes, des femmes ont risqué leur vie pour célébrer la messe.
C’est même quand le dragon montre le plus d’acharnement, lorsqu’il persécute de la manière la plus effrayante les affamés de justice, les pauvres de cœur, les combattants de la liberté et tous ceux qui portent haut l’étendard du Christ, c’est dans cet acharnement du dragon que se révèle sa radicale impuissance. Il est vaincu. Le Christ lui-même donne un langage, une sagesse, une force à ses fidèles qui laissent leur adversaire KO. C’est un don de Dieu. C’est lui-même qui combat pour nous. Et ce don n’est pas réservé uniquement aux baptisés, ni à une élite de parfaits. La grâce de Dieu est insaisissable, elle surplombe les frontières sociales, politiques et même religieuses que nous construisons. Hier j’ai reçu un mail d’un ami que j’ai connu il y a 20 ans et dont je n’avais presque aucune nouvelle depuis. Il est atteint d’un cancer du cerveau. Il se déclare agnostique et il commence sa lettre ainsi : « Malgré (ou grâce à ?) mon cancer du cerveau, je suis heureux ! »
Frères et sœurs, ne nous berçons pas d’illusions. Ce que Jésus décrit, nous le connaissons maintenant. Famine, épidémie, guerre, persécutions. Cela dure depuis des milliers d’années et seul le Père sait quand cela se terminera. Mais au milieu de ces tourments, une chose est certaine, Dieu nous accompagne. Le nom de Jésus résiste. Jour après jour, la grâce enracine nos êtres dans l’Amour du Père, le roc éternel face à un monde où tout passe. Notre puissance réside en réalité dans celle de Dieu, dans son corps et son sang offert pour notre vie.
Alors Frères et sœurs, n’ayons pas peur et continuons notre marche humble et glorieuse dans les pas du Christ. Au réveil, une joie sans déclin nous attend, celle du Ressuscité le jour de Pâques.

Parlons ciné

Homélie du dimanche 2 novembre – commémoration de tous les fidèles défunts – frère Benoît Ente – Isaïe 25, 6-9 ; 1Jn 3,14-16 ; Jn 17,24-26

Il nous arrive entre frères de regarder un film en général le vendredi soir. La semaine dernière nous avons regardé un manga japonais Anzu, chat fantôme. Une adolescente vit difficilement le deuil de sa mère. Grâce à un chat aux pouvoirs surnaturels, elle parvient à aller au royaume des morts pour rencontrer sa défunte mère. Ce royaume est décrit comme un immense hôtel où chacun travaille au service de démons pas très malins. C’est une vision qui n’a pas grand-chose de chrétien. Et vous, comment imaginez-vous la vie éternelle ? Une plage de sable fin ? La rencontre de ceux qui nous ont précédés ? Une lumière bienfaisante qui vous enveloppe ? La Bible utilise principalement deux images pour décrire la vie éternelle : le banquet et les noces. La première image ‒ le festin ‒ évoque la sensation d’abondance, de complétude et de communion. La seconde image ‒ les noces ‒ renvoie à une relation entre deux êtres faite de sentiments, de désir, d’engagements réciproques et d’une union dans la tendresse.
Frères et sœurs, quand nous aimons en vérité, quelle que soit notre culture, notre religion, notre richesse, nous rendons présent dès ici-bas le Royaume de Dieu, nous vivons dès maintenant de la vie éternelle. « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. » Encore faut-il se mettre d’accord sur ce que c’est « aimer ». Notre culture occidentale contemporaine identifie l’amour au sentiment amoureux, à une émotion particulière. Le sentiment fait certainement partie de l’amour, mais il n’est pas l’amour. L’apôtre Jean nous partage son expérience : « Voici comment nous avons reconnu l’amour : lui, Jésus, a donné sa vie pour nous ». Pas de meilleurs indicateurs de l’amour que ce geste fou : donner sa vie. C’est en ce lieu frères et sœurs que s’ouvre la porte du paradis. Consacrer chaque jour sa vie, goutte à goutte, pour notre prochain nous fait dès maintenant partager la vie divine et du même coup la vie éternelle.
Facile à dire, impossible à faire, me direz-vous, y compris pour nous religieux dominicains. Jésus est le chemin donné par le Père vers ce plus grand amour. Il est le plus vivant des hommes. Qu’il soit sur les chemins de Galilée ou sur la croix du Golgotha, il est pleinement vivant c’est-à-dire qu’il demeure dans le don de lui-même, dans l’amour. C’est son lieu. Et il prie son Père pour que nous soyons nous aussi dans ce lieu. Ce n’est pas n’importe quelle prière. Ce sont les derniers mots de la grande prière de Jésus après son dernier repas, juste avant son arrestation. Ce sont ses ultimes paroles. Elles disent ce à quoi Jésus tient le plus, sa prière la plus instante. « Je veux qu’ils contemplent ma gloire » Jésus veut que nos yeux, notre cœur et notre intelligence perçoivent l’extraordinaire noblesse de son amour sur la croix et ainsi que nous nous laissions attirer, entraîner par cet amour.
Jésus nous fait connaître le Père il nous permet de voir l’amour du Père pour nous. Dieu nous aime et il se donne à nous chaque jour. Il nous donne la vie qui est aussi sa vie. Il nous donne un corps qui est aussi son corps. Il nous confie la terre et toute la création qui est aussi sa création. Il nous envoie son Fils qui est aussi sa Parole, SON amour fait chair. Dès que nous percevons cet amour, dès que nous en vivons, il agit en nous comme une eau vivifiante qui produit la vie, comme un parfum qui infuse en notre âme. Comme une semence d’éternité. Comme si nous recevions de la lumière en nous. Nous devenons automatiquement lumineux nous-mêmes, c’est-à-dire rayonnant de l’amour divin.
Vendredi dernier, avec le fr Emmanuel, nous avons regardé le film Rome ville ouverte de Roberto Rossellini. Un chef de résistance non chrétien donne sa vie dans la souffrance pour sauver celle d’autres résistants. Dans ce geste héroïque qui le configure au Christ, il est soutenu par la prière d’un prêtre. À sa mort, le prêtre le bénit et signifie ainsi son entrée en paradis. Frères et sœurs, en vérité, notre vie n’a qu’un but : parvenir à cet amour qui est la vie éternelle. Si nous n’y parvenons pas encore, ce n’est pas grave. L’essentiel est de se mettre en chemin et ce chemin c’est Jésus lui-même. Gardons l’espérance dans la prière pour nous et pour ceux qui nous ont précédés, car notre Dieu est assez grand pour que, en un instant, Il nous fasse franchir ce qu’il reste du chemin jusqu’à Lui. Amen.

Compagnons des saints

Homélie du 1er novembre 2025 à l’occasion de la fête de la Toussaint – frère Jean-Pierre Brice Olivier – (Ap 7, 2-4.9-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a)

Nous sommes soulagés d’entendre que les élus sont une multitude que nul ne peut dénombrer,  foule immense, toutes origines confondues, toutes ethnies rassemblées, tous dialectes mêlés… La  vie éternelle n’est pas liée à une quelconque appartenance, pas plus à une race ou à un peuple  qu’à une église. Le salut déborde tous les critères sélectifs, il est personnel et universel. Quel  humain pourrait-il ne pas être appelé par Dieu ? 

Vous n’êtes plus étrangers ni gens de passage, vous êtes de la même cité que les saints, membres de la famille de Dieu . Nous ne sommes ni étrangers, ni hôtes, ni résidents, mais1 compagnons des saints : chez nous avec eux. Il ne s’agit même plus de la belle réalité de  l’hospitalité, mais d’une fraternité à égalité. La communion qui nous unit aux autres humains  dépasse tout attachement ordinaire, elle transgresse les liens de sang, les solidarités de clan ou  de famille, elle déborde les conventions de culture, elle ne tient pas compte de l’enclos exclusif des  religions. Cette fraternité devient habitation et refuge ; en moi, se développe une sollicitude  charnelle pour chaque prochain rencontré, au delà de l’apparence, riche, pauvre, mendiant,  souffrant, étranger, prisonnier, mourant. Là est l’Église universelle. Qui vous accueille m’accueille  et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé . Accueillir un autre, c’est recevoir le Christ,2 héberger le Christ, c’est abriter Dieu son Père.  

Je crois à la sainte Église catholique, à la communion des saints , admirable réalité où les citoyens3 du ciel veillent sur les pèlerins de la terre. Nous sommes dans cette communion de la terre et du  ciel, qui réunit tous ceux qui sont dans l’amour et appartiennent au Christ. Celui qui aime est né de  Dieu et connaît Dieu . Là est l’Église catholique.4 

Ces gens vêtus de robes blanches… viennent de la grande épreuve. Quelle est-elle la grande  épreuve, sinon celle de notre vie vivante, dans les convulsions du monde ? Notre choix constant  de la vie contre toute mort, notre décision définitive d’aimer face à la haine, notre combat incessant  devant toutes les formes du mal, sont notre grande épreuve. Au quotidien, nous vivons de la  parole du Christ, nous qui connaissons l’échec de l’amour quand il n’est pas reçu. 

Les béatitudes sont la vérité de Jésus lui-même, le pauvre, celui qui pleure, le doux, le  miséricordieux, le cœur pur, l’artisan de paix, l’insulté… Dieu venu dans notre chair nous invite à  vivre notre incarnation comme lui, avec lui. Dieu si éloigné devient tellement proche, Dieu  tellement autre se rend si semblable. Il ne nous détache pas de notre nature, ne nous isole pas  des tristes réalités du monde, mais nous rejoint dans notre chair, s’unit à chacun dans ses  défaillances et ses luttes.  

La sainteté est là où Dieu réside, intérieure, en nous. Alors, même si nos actes peuvent être jugés  coupables par d’autres, ils n’entament pas la sainteté en nous. Christ vient rétablir mon humanité  dans ma propre chair, Jésus se fait homme pour que je devienne homme. Mes questions  demeurent, mes inquiétudes durent toujours, avec mes épreuves et mon mal, mon désir d’être  différent, mon aspiration à être aimé, mais tout change. Dieu vient en moi pour l’accomplissement  de mon être et me place dans la communauté des membres du Christ, tous saints.  Nous ne formons qu’un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.5 

JeanPierreBrice OLIVIER 

Évry, 20251101 

1 Éphésiens 2, 19
2 Matthieu 10, 40
3 Symbole des apôtres
4 1 Jean 4, 7
5 1 Corinthiens 10,17

Merci

Homélie du dimanche 12 octobre 2025 – Lc 17,11-19 – les 10 lépreux – fr Benoît Ente op

Frères et sœurs, trop souvent, nous ne mesurons pas les richesses dont nous bénéficions dans notre pays la France : une protection sociale, un système de santé accessible à tous, un confort de vie auquel beaucoup aspirent, une culture riche, plus important, la liberté de pouvoir penser et dire ses opinions politiques ou religieuses quelles qu’elles soient, la liberté de pouvoir nous rassembler comme ce matin pour prier ensemble et célébrer l’Eucharistie, la possibilité de frapper à la porte de la justice si nous avons été lésés, avec toutes les chances d’être entendu.   

Il y a aussi des richesses dont nous bénéficions parce que nous sommes des êtres humains : la capacité de penser, de parler, de créer, de se déplacer, de choisir. Nous bénéficions aussi pour la plupart d’entre nous de parents qui nous ont nourris, soignés, protégés alors que nous étions totalement dépendants, tout juste capables de manger et dormir. 

Et pourtant, trop souvent, nous ne sommes jamais contents. On se plaint et on trouve que rien ne va, que la vie est trop lourde à porter. Il y a parfois une raison à cela : nous oublions de dire MERCI… Merci pour les soins de l’infirmière passée ce matin pour refaire mon pansement, merci à ceux qui ont cultivé le blé et cuit le pain que je mange chaque jour, merci à ceux qui, sur ma route m’ont fait connaître Jésus, merci à Celui qui nous a donné la vie. MERCI.

Il n’y a qu’un lépreux sur les dix, le samaritain, l’étranger comme l’appelle Jésus, lui seul a l’audace de revenir sur ses pas pour dire MERCI à Celui qui l’a guéri. Frères et sœurs, il arrive que nous sombrions dans le désespoir parce que  nous oublions de dire merci. Petit exercice pratique : commencez chacun de vos temps de prière par dire merci.

Mais dans l’Évangile de ce jour, il y a bien plus qu’un merci. Jésus termine par cette phrase : « Lève-toi ! Ta foi t’a sauvé ! » Les neuf lépreux ont été guéris ; le Samaritain, lui, a reçu le salut. Quelle est cette foi de l’ex-lépreux samaritain qui lui permet d’être sauvé ? Avez-vous des idées là-dessus ? … Dès qu’il est guéri, le samaritain revient sur ses pas et, nous dit l’Évangile, il rend gloire à Dieu. Cela signifie que l’homme CROIT que sa guérison ne doit rien au hasard ou  à la chance, mais il CROIT que sa guérison lui vient de Dieu. Il a vu en Jésus un homme exceptionnel qui ne l’a pas jugé, un homme qui l’a aimé lui l’étranger-lépreux. Il entre dans une relation avec Jésus faite de reconnaissance. Comme je peux être éternellement reconnaissant envers un ami qui m’a sauvé la vie alors que j’étais rejeté par la société. Savez-vous quel est le mot grec dans l’évangile qu’on traduit par reconnaissance ou action de grâce ? εὐχαριστέω.   

La messe est une action de grâce, un acte de reconnaissance envers Dieu. Frères et sœurs, dans le Christ, par le baptême, nous sommes sauvés, guéris de la lèpre du péché. Dieu nous accorde son Esprit qui fait de nous ses enfants. N’est-ce pas le plus beau des cadeaux, le plus grand des dons, un bienfait que nous ne pouvons même pas imaginer ? Bien sûr, cette reconnaissance ne se limite pas à la messe. L’Eucharistie donne le ton, la direction. Car toute notre vie est appelée à devenir eucharistique c’est-à-dire une vie qui est une action de grâce, un geste de reconnaissance envers Dieu, LUI qui nous a sauvés dans le Christ. Cette attitude est le meilleur remède contre le mal. C’est cette disposition intérieure qui permet à Paul de tout supporter. Il affirme : « C’est pour lui, Jésus, que j’endure la souffrance ». Paul agit par reconnaissance, il est un homme eucharistique. Je me suis amusé à regarder le nombre de fois ou ce verbe εὐχαριστέω était utilisé dans le Nouveau Testament. 42 fois. 10 d’entre eux, c’est Jésus qui rend grâce au cours d’un repas. Pour plus de 20, c’est Paul qui rend grâce ou bien la communauté à laquelle il appartient « nous rendons continuellement grâces à Dieu ». 

Frères et sœurs, avant Paul, notre ami samaritain est devenu un être eucharistique. Sa foi lui a permis d’être habité par un puissant sentiment de reconnaissance envers Jésus et envers Dieu. À sa suite, que notre vie entière devienne dans le Christ un immense MERCI adressé à notre Père.  AMEN

Se lever

Homélie du frère Etienne d’Ardailhon – dimanche 28 septembre 2025 (Lc 16,19-31)

Comme le disait le frère Ambroise Marie Carré, « Aujourd’hui, je commence ». J’aime beaucoup cette citation. Chaque jour est unique, donné par Dieu pour accomplir de grandes et petites choses. À commencer par se lever. C’est pas évident de se lever. Je ne sais pas si vous avez des ados à la maison, ou si vous vous souvenez de l’adolescent que vous avez été. Le premier pas est souvent le plus difficile, et s’extraire de son lit relève chez certains du parcours du combattant. 

C’est plus facile de se lever lorsque l’on sait que l’on est attendu quelque part. Que votre travail vous motive, que vous avez hâte de parler à tel ou telle collègue, ou que vous avez un bon petit rituel matinal bien ancré qui vous réjouit, tout simplement. Personnellement, j’aime bien aller chercher le pain le matin à la boulangerie et croiser les habitués. Cette France d’en bas qui se lève tôt, de Brest à Cayenne, ces gens comme moi qui espèrent dans le jour qui vient qu’il porte du fruit en abondance. 

Se lever, c’est un geste en apparence banal et quotidien. Le grec a un mot très particulier pour ce verbe : εγειρω. Se lever, se redresser, mais aussi être ressuscité. Être debout, c’est pour les vivants, et allongé, c’est pour les morts, ou les endormis, qui semblent presque morts. Ne dit-on pas d’ailleurs « endormis dans la mort ». Le « croque-mort » n’avait-il pas pour métier de croquer les orteils des endormis pour vérifier leur état ? La mort est notre fin à tous, mais en l’attendant, nous devons être debout. Pourquoi ? Parce que le Christ nous y invite. Toute l’Écriture ne parle que de ça. Le salut est donné à ceux qui combattent chaque jour pour faire advenir le Royaume de Dieu.

Les textes de ce jour sont donc loin d’être anodins, parce qu’ils interrogent notre manière de nous tenir : couchés, assis, debout. Alanguis ou assoupis, voutés ou vautrés, éveillés ou réveillés. Regardez quelqu’un marcher dans la rue : à sa posture, vous pouvez deviner son état d’âme : rêveur, déterminé, nonchalant, malade, stressé, joyeux.   

Si on relit ces textes, on se rend compte qu’ils sont liés. Comme si tout était question de posture. Cet évangile est un récit de résurrection, dialectique, sur la vie quotidienne d’un riche et d’un pauvre, et sur la vie éternelle où les positions sont renversées. Plus simplement, c’est un récit sur la vie, celle d’ici-bas qui prépare déjà celle de là-haut. 

Ou bien est-ce un récit sur l’enfer ? Si oui, tremblez et fuyez, pauvres fous ! Si non, à quoi bon se fatiguer à faire sa bonne action quotidienne ? Pourquoi se fouler si on est déjà sauvés ? Je pense que ce texte a longtemps servi à faire peur aux gens en leur disant que s’ils ne se convertissaient pas et n’étaient pas plus charitables avec les pauvres, là tout de suite, maintenant, Lucifer leur réservait une place bien au chaud pendant la trêve hivernale ! Soyez bien sages ici-bas, sinon gare à vous, ça va chauffer ! 

Dans la première lecture, le prophète Amos peste contre « la bande des vautrés » qui vivent bien tranquilles en Sion et se croient en sécurité. À l’abri de leurs hauts murs, ils font la fête et perdent la tête à oublier de se soucier du sort d’Israël. Amos le promet, ceux-ci seront déportés par Dieu à Babylone, comme il noya les méchants du temps de Noé. Reboot, reset, game over. Dieu n’a que faire des paresseux, de l’armée des morts. Il veut les hommes debout, fiers et libres. Il nous veux levés, éveillés, réveillés, ressuscités, comme son Fils le Christ et Lazare.  

Le psaume 145 décrit la posture des accablés, voutés par le poids des chaines, que le Seigneur vient délivrer, et redresser. Le Seigneur soutient la veuve courbée, et égare les pas du méchant, qui trébuche et tombe à genoux. Il inverse les postures. Il démasque les impostures. Notre Dieu nous veut libres et droits. 

La seconde lecture, de Paul à Timothée, nous invite à rester irréprochable en attendant le retour dans la gloire du Christ ressuscité. La prudence est de mise face à cette affirmation paulinienne : rester irréprochable, c’est-à-dire faire de son mieux. Sinon nous courrons un risque immense : ne pas se mouiller, de ne pas oser, et de rester dans son lit à procrastiner. Jésus n’a pas pris des saints pour en faire ses disciples, mais bien plutôt l’inverse. Il a pris des femmes et des hommes pécheurs, leur a montré la route à suivre, et les a lancés dans le monde pour annoncer la Bonne nouvelle.

Dans l’Évangile de Luc, enfin, deux postures en apparence identique : le riche faisait chaque jour des festins somptueux. Il gisait dans le luxe et l’opulence de banquets sans fin. A sa porte, le pauvre Lazare gisait dans sa misère. Une même posture, deux attitudes fondamentalement différentes. Comme les romains pendant le banquet dans Astérix chez les Helvètes. L’un fait la fête, quotidiennement, l’autre souffre, éternellement. 

À sa mort, Lazare fut « emporté au ciel par les anges », tandis que le riche fut enseveli. Donc sans doute Lazare n’eut même pas droit à un tombeau, ce qui est le minimum de la dignité que l’on puisse accorder à un mourant. Comme si le minimum vital lui était refusé. Pauvre en tout, jusqu’au bout. Lazare, qui porte le même prénom que l’ami du Christ, qu’il ressuscitera aussi. 

Et pourtant. Aux enfers, tout est inversé. Lazare siège auprès d’Abraham, consolé, relevé. Le riche se tord de souffrances sans pouvoir traverser et les rejoindre. Consolation et souffrance, inversées dans la vie éternelle. 

Du fond des enfers, le riche crie vers Abraham d’envoyer Lazare prévenir ses frères, afin qu’ils se convertissent. Mais Abraham de lui répondre «  ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ » Tout ce joue ici. Il s’agit de se lever dès aujourd’hui, d’écouter la parole de Dieu et l’annonce faite par les Prophètes et Jésus pour comprendre qu’il s’agit de se convertir dès ici-bas, qu’après la mort il sera trop tard. Que nos vies doivent être vécues pleinement, quotidiennement, en passant à faire le bien autour de nous. 

Le Pape François a lancé une invitation aux jeunes aux JMJ de Cracovie en 2016 qui résonne fort avec l’Évangile d’aujourd’hui. Il invitait les jeunes à « ne pas confondre le bonheur avec un canapé », « à troquer leurs canapés contre une paire de chaussures » et à « devenir des protagonistes de l’histoire ». En ce dimanche, fête de la Résurrection, le Christ Jésus nous veut vivants, debout, éveillés. 

Le confort a anesthésié nos vies. La télévision a enseveli nos rêves. Internet nous promettait une ère de dialogue et de connaissance infinie, et les gens passent leur temps à jouer à Candy Crush ou à scroller sur Instagram devant des photos retouchées qui leur vendent des rêves inatteignables et des objets à consommer. 

À l’heure de Netflix sur les portables, il peut nous sembler certains jours que la vie est trop dure et nos canapés trop moelleux pour se lever et affronter la vie. Mais Amos et Jésus nous mettent en garde contre les risques d’une vie apathique et insipide. Il est facile de passer à coté de sa vie. Si tu te levais et que tu sortais dehors, tu sentirais le parfum des fleurs et tu verrais la beauté du lever du soleil. Tu rencontrerais cet inconnu dans la rue sui te dirais cette parole qui t’étonnerais. Chaque jour, nous nous levons. Pas que pour nous même. Pour Dieu et nos frères et sœurs. Pour voir encore la beauté d’un jour nouveau poindre. Pour un autre coucher de soleil. Pour sentir le parfum les fleurs et entendre les rires d’un enfant. Pour se sentir vivants. 

Aujourd’hui, je commence. Amen.

Riche d’amour

Homélie du frère Benoît Ente – dimanche 21 septembre 2025 (Lc 16, 10-13)

Il y a un commerce en France qui fonctionne très bien, en témoignent les nombreuses publicités que nous voyons sur ce sujet : les jeux d’argent. Cartes à gratter, paris sportifs, loto, machines à sous et j’en passe. L’argent nous attire. Il brille comme une promesse de pouvoir, de plaisir, de bonheur. Avouons-le, l’attachement à l’argent est profondément enraciné en nous. Pour en prendre conscience, il suffit de voir comment nous sommes affectés quand un objet qui a une grande valeur marchande se casse, disparaît ou tombe en panne.

Regardez comment fonctionne notre société : les milliardaires font la une des journaux. Quand on a de l’argent, on a facilement l’illusion d’être quelqu’un d’important. Pilate et Hérode avaient beaucoup d’argent. Ils se croyaient importants mais le sont-ils ? Les femmes qui accompagnent Jésus ont beaucoup d’argent et elles le mettent à sa disposition. Elles, sont importantes. L’importance ne vient pas de l’argent qu’on possède mais de la grandeur de son cœur. Riche ou pauvre, notre valeur vient de notre capacité à partager avec ceux qui manquent du nécessaire. 

Le gérant de la parabole est probablement un pauvre. S’il perd son travail, il n’a pas d’autres ressources que de mendier ou de travailler la terre. Il est peut-être âgé car il n’a pas la force de travailler la terre. Il aurait pu décider de voler son riche maître et de partir avec le butin. Mais non, il ne prend rien pour lui, il se contente de diminuer la dette des débiteurs de son maître en vue de créer chez eux un sentiment de reconnaissance envers lui et ainsi de pouvoir être accueilli chez eux quand il n’aura plus rien. IL UTILISE L’ARGENT COMME UN INSTRUMENT AU SERVICE DE LA RELATION par la force de la gratitude. C’est cela que Jésus admire chez cet homme.

  Il m’arrive de donner quelques euros à des personnes qui mendient. Je ne sais pas comment ces personnes vont utiliser cet argent : peut-être vont-elles acheter de l’alcool, de la drogue ou bien un sandwich. Peut-être même vont-elle partager ces piécettes avec une personne encore plus dans le besoin qu’elle. Je ne donne pas d’abord pour ce qu’elles vont en faire, je donne pour créer une relation. Dans mon esprit, l’argent est un moyen de tisser un lien. Sur le conseil d’une amie évangélique, je rajoute « Que Dieu vous bénisse » car mon objectif n’est pas seulement de faire œuvre sociale, mais aussi d’apporter la vie qui vient de Dieu. Et parfois cette bénédiction initient une conversation profonde et belle. L’argent sert à cela.

Il est nécessaire pour vivre. Mais il n’est pas une fin en soi. Il est un moyen pour manger, se loger, se soigner, s’habiller, améliorer l’efficacité énergétique de ce bâtiment et aussi, quand il est offert gratuitement, pour manifester notre amour et enrichir la relation. Nous n’emporterons rien au ciel, ni notre compte en banque, ni nos maisons, pas une seule brique de ce couvent ni aucun bien matériel de ce monde. Nous emporterons des biens de plus grande valeur : l’amour que nous avons semé, les relations tissées au fil du temps en particulier lorsque nous avons donné gratuitement de nous-même et de nos biens à nos enfants, nos amis, nos frères et sœurs et surtout aux plus démunis, aux plus souffrants des membres de notre humanité.

Chers frères et sœurs, il nous reste à dire un mot sur les débiteurs qui doivent l’un 100 barils d’huile et l’autre 100 sacs de blé. C’est énorme. Aujourd’hui, ils iraient voir une assistante sociale pour faire un dossier de surendettement. Dans la bouche de Jésus, l’homme endetté est presque toujours une image de l’homme pécheur en dette envers Dieu et son prochain. D’ailleurs quand quelqu’un nous a fait du mal, on dit parfois sous le coup de la colère « Tu me le paieras ». Dans le Notre Père, la version originale en grec ne dit pas « pardonne nous nos offenses », elle dit remets nous nos dettes. Ce gérant qui remet une partie des dettes peut faire penser à  l’intendant fidèle qui fait miséricorde et allège la charge de culpabilité qui pèse sur les épaules du pécheur. 

Nous aussi, frères et sœurs, devenons des intendants habiles de la grâce de Dieu. Nous avons reçu gratuitement  la vie, les biens matériels que nous possédons, la foi qui sauve et le pardon de nos fautes. A notre tour, offrons gratuitement quand les circonstances le réclament notre pardon, notre témoignage et l’aumône de nous-même, pour l’amour de Dieu et pour sa plus grande gloire.