Evangile du dimanche 1er février 2026 Mt 5, 1-12a
Homélie du frère Etienne d’Ardailhon
À un mois des élections communales, vous pourriez être tentés de penser que cela ne vous regarde pas, que tous les politiques, du président de la République au maire de Lisses sont des parvenus, corrompus par l’exercice du pouvoir, et que personne n’agit pour le respect de la dignité humaine ou du bien commun. Mais vous auriez tort.
Je reviens de la session annuelle diocésaine à Orsay qui avait cette année pour thème la doctrine sociale de l’Église. Car oui, l’Église catholique a une doctrine. Rassurez-vous, rien de politique. Ou plutôt si, politique, au sens du grec polis, la cité. Car tout chrétien est appelé à s’engager pour les autres. C’est le sens de ce texte. Mais nous, sommes nous convaincus de cette réalité : la cité céleste ne nous est promise que si on se bat pour elle !
Ne nous y trompons pas : nous sommes ici au cœur de l’Évangile. C’est le portrait spirituel de tout chrétien. Vous, moi, eux, nous. Chacun et tous. Ceux d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Ce n’est pas un programme politique, mais une réalité intemporelle.
Heureux makarioi : Jésus vient nous apporter le bonheur. A condition de se battre pour l’avoir.
Vous pourriez penser que le frère prêcheur que je suis a pour mission de parler du Royaume de Dieu là-haut et seulement de ça, en toute bienpensante et sans résistance, face aux inégalités du monde d’en bas. Mais vous auriez tort. Jésus lui-même nous dit « Je suis venu allumer un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé » (Lc 12,49). Nous sommes tous appelés à foutre le feu au monde, mais bien souvent nous n’osons pas nous lever. Sans doute par conformisme, flemme ou peur.
Laissez moi donc vous expliquer ce à quoi les béatitudes nous invitent : agir dès maintenant en faveur des plus pauvres que soi.
Nous sommes au début du ministère public de Jésus, dans l’Evangile de Matthieu, très intéressé par la fibre sociale de Jésus. Jésus s’assied, pauvre parmi les pauvres, pour enseigner. Bizarrement, il ne parle pas de foi, mais d’action. Comme si l’action des pauvres en faveur de leur propres droits fondamentaux primaient sur la foi. En avant !
Ces huit béatitudes sont en fait organisées en 2 groupes : les quatre premières traitent du soin spécifique à apporter aux pauvres, et les 4 dernières du bien commun. Ce n’est pas un hasard si Jésus nous rappelle que « des pauvres, vous en aurez toujours » (Mt 26,11). Le pape Léon XIV, dans sa première encyclique « Dilexi te », nous rappelle qu’il a choisi son nom de règne justement pour remettre les pauvres au centre, pour redire que l’Église a pour option préférentielle les pauvres.
La première béatitude répond à la dernière « Heureux les pauvres en esprit, le royaume des cieux est à eux » et « Heureux les persécutés pour la justice, le royaume de Dieu est à eux ». Elles sont au présent, contrairement aux 6 autres qui sont au futur. C’est donc que pauvreté et persécution donnent droit à la première place en paradis. Que pour eux le Royaume est déjà là, qu’ils y ont déjà accès et ont moins à travailler pour y parvenir.
Les deux dernières béatitudes « Heureux si l’on vous persécute et dit faussement toute sorte de mal contre vous » s’adresse directement à l’Église qui est en train de naitre sous les yeux de Jésus, parce toute église doit être persécutée pour être crédible. Nous pensons trop souvent que notre foi est faite pour des gens bien tranquilles. Pas du tout. Levez les yeux ! Partout le monde souffre, la terre gémit sous la pollution et le cri des pauvres monte vers Dieu, qui dit à Moise « J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte, j’ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer. […] Maintenant va, je t’envoie (Ex 3,7-8.10). Dieu se montre attentif aux pauvres « Ils crièrent vers le Seigneur et le Seigneur leur suscita un Sauveur » (Jg 3,15).
Les affligés, les affamés, les miséricordieux, les pacifiants et les cœurs purs seront consolés, au passif, c’est-à-dire que c’est Dieu lui-même qui agit à travers eux. Le consolateur par excellence, c’est l’Esprit Saint. C’est donc qu’en agissant, ce n’est pas moi qui agit mais l’Esprit qui est à l’œuvre. Aussi ne nous étonnons pas si parfois une force mystérieuse nous pousse à aller vers nos frères démunis.
Les pacifiants sont à la fois ceux qui font œuvre de paix et desquels émane la paix. Ne nous y trompons pas : nous ne sommes pas des révolutionnaires violents, mais des non-violents en colère contre la misère injuste. Dieu nous demande d’inventer des stratégies de non-violence actives capables de garantir le respect de la dignité à chacun.
Jésus insiste sur la nécessité de s’engager concrètement : pas de y’a qu’à, faut qu’on ! C’est dans l’ADN du chrétien que d’agir pour changer le monde. Il faut faire. Il faut agir. Nous n’avons pas le droit de baisser les bras face à la pauvreté. De nous voiler la face ou de détourner le regard. La citation de Don Salluste, joué par Louis de Funès dans La folie des grandeurs « Les pauvres, c’est fait pour être très pauvres, et les riches, pour être très riches » est fausse, la pauvreté n’est que très rarement un choix. Pensez aux étudiants d’Evry obligés de se prostituer en forêt de Sénart pour survivre. Ou aux gens du voyage sur l’aire de grand passage de Lisses qui sont l’objet d’un racisme écologique, puisque on leur donne toujours le droit de stationner dans des friches industrielles polluées ou sous des lignes à haute tension, ou aux abords direct des autoroutes. Croyez-vous qu’ils seraient contre un peu de verdure ? Que leur mode de vie leur refuse un peu d’air pur ? Ou bien que nous préférions les parquer à l’écart, comme nous l’avons fait à Linas-Montlhéry. Quel mal à fuir son pays pour rêver d’une vie plus digne en France ? Pour éviter l’excision à ses filles ?
Écoutons-nous le cri des pauvres ? La colère de la terre ? Le rôle des chrétiens n’est pas de se taire. Il ne l’a jamais été. Sinon, nous n’aurions jamais eu de martyrs. Ouvrons les yeux : il n’y a jamais eu autant de pauvres dans le monde, et autant de milliardaires. Face à ce phénomène d’inégalités croissantes, force est de constater que se développent aujourd’hui de nouvelles formes de pauvreté.
Le danger qui nous guette, c’est de baisser la garde face à la pauvreté, en croyant qu’on peut avoir droit au Royaume de Dieu sans se battre pour son avènement ici-bas. Fermer les yeux, c’est non seulement s’aveugler, mais faire preuve de cruauté. Comme le dit le pape Léon XIV au n° 15. de Dilexi te : « Certains se laissent contaminer par des idéologies mondaines ou des généralisations politiques ou économiques qui ridiculisent même l’exercice de la charité ». Comme si donner de l’argent à un SDF allait vous blesser ! Comme si la charité ne se pratiquait qu’entre chrétiens.
Dieu nous attends pour agir. Il suscite en nous la juste colère de ceux qui refusent la banalité du mal et désirent se battre pour rendre le monde un peu moins moche qu’ils l’ont reçu. Osons rêver un monde plus juste pour nos enfants ! Chrétiens, en avant !
Seigneur, viens ! Répands ta sainte colère en nos cœurs, ta douceur et ta compassion, pour que nous puissions trouver en toi le courage de nous battre pour réduire les inégalités. Esprit saint, inspire nous les moyens de lutte pour l’avènement du Royaume. Amen.
