Homélie du frère Etienne d’Ardailhon – dimanche 28 septembre 2025 (Lc 16,19-31)
Comme le disait le frère Ambroise Marie Carré, « Aujourd’hui, je commence ». J’aime beaucoup cette citation. Chaque jour est unique, donné par Dieu pour accomplir de grandes et petites choses. À commencer par se lever. C’est pas évident de se lever. Je ne sais pas si vous avez des ados à la maison, ou si vous vous souvenez de l’adolescent que vous avez été. Le premier pas est souvent le plus difficile, et s’extraire de son lit relève chez certains du parcours du combattant.
C’est plus facile de se lever lorsque l’on sait que l’on est attendu quelque part. Que votre travail vous motive, que vous avez hâte de parler à tel ou telle collègue, ou que vous avez un bon petit rituel matinal bien ancré qui vous réjouit, tout simplement. Personnellement, j’aime bien aller chercher le pain le matin à la boulangerie et croiser les habitués. Cette France d’en bas qui se lève tôt, de Brest à Cayenne, ces gens comme moi qui espèrent dans le jour qui vient qu’il porte du fruit en abondance.
Se lever, c’est un geste en apparence banal et quotidien. Le grec a un mot très particulier pour ce verbe : εγειρω. Se lever, se redresser, mais aussi être ressuscité. Être debout, c’est pour les vivants, et allongé, c’est pour les morts, ou les endormis, qui semblent presque morts. Ne dit-on pas d’ailleurs « endormis dans la mort ». Le « croque-mort » n’avait-il pas pour métier de croquer les orteils des endormis pour vérifier leur état ? La mort est notre fin à tous, mais en l’attendant, nous devons être debout. Pourquoi ? Parce que le Christ nous y invite. Toute l’Écriture ne parle que de ça. Le salut est donné à ceux qui combattent chaque jour pour faire advenir le Royaume de Dieu.
Les textes de ce jour sont donc loin d’être anodins, parce qu’ils interrogent notre manière de nous tenir : couchés, assis, debout. Alanguis ou assoupis, voutés ou vautrés, éveillés ou réveillés. Regardez quelqu’un marcher dans la rue : à sa posture, vous pouvez deviner son état d’âme : rêveur, déterminé, nonchalant, malade, stressé, joyeux.
Si on relit ces textes, on se rend compte qu’ils sont liés. Comme si tout était question de posture. Cet évangile est un récit de résurrection, dialectique, sur la vie quotidienne d’un riche et d’un pauvre, et sur la vie éternelle où les positions sont renversées. Plus simplement, c’est un récit sur la vie, celle d’ici-bas qui prépare déjà celle de là-haut.
Ou bien est-ce un récit sur l’enfer ? Si oui, tremblez et fuyez, pauvres fous ! Si non, à quoi bon se fatiguer à faire sa bonne action quotidienne ? Pourquoi se fouler si on est déjà sauvés ? Je pense que ce texte a longtemps servi à faire peur aux gens en leur disant que s’ils ne se convertissaient pas et n’étaient pas plus charitables avec les pauvres, là tout de suite, maintenant, Lucifer leur réservait une place bien au chaud pendant la trêve hivernale ! Soyez bien sages ici-bas, sinon gare à vous, ça va chauffer !
Dans la première lecture, le prophète Amos peste contre « la bande des vautrés » qui vivent bien tranquilles en Sion et se croient en sécurité. À l’abri de leurs hauts murs, ils font la fête et perdent la tête à oublier de se soucier du sort d’Israël. Amos le promet, ceux-ci seront déportés par Dieu à Babylone, comme il noya les méchants du temps de Noé. Reboot, reset, game over. Dieu n’a que faire des paresseux, de l’armée des morts. Il veut les hommes debout, fiers et libres. Il nous veux levés, éveillés, réveillés, ressuscités, comme son Fils le Christ et Lazare.
Le psaume 145 décrit la posture des accablés, voutés par le poids des chaines, que le Seigneur vient délivrer, et redresser. Le Seigneur soutient la veuve courbée, et égare les pas du méchant, qui trébuche et tombe à genoux. Il inverse les postures. Il démasque les impostures. Notre Dieu nous veut libres et droits.
La seconde lecture, de Paul à Timothée, nous invite à rester irréprochable en attendant le retour dans la gloire du Christ ressuscité. La prudence est de mise face à cette affirmation paulinienne : rester irréprochable, c’est-à-dire faire de son mieux. Sinon nous courrons un risque immense : ne pas se mouiller, de ne pas oser, et de rester dans son lit à procrastiner. Jésus n’a pas pris des saints pour en faire ses disciples, mais bien plutôt l’inverse. Il a pris des femmes et des hommes pécheurs, leur a montré la route à suivre, et les a lancés dans le monde pour annoncer la Bonne nouvelle.
Dans l’Évangile de Luc, enfin, deux postures en apparence identique : le riche faisait chaque jour des festins somptueux. Il gisait dans le luxe et l’opulence de banquets sans fin. A sa porte, le pauvre Lazare gisait dans sa misère. Une même posture, deux attitudes fondamentalement différentes. Comme les romains pendant le banquet dans Astérix chez les Helvètes. L’un fait la fête, quotidiennement, l’autre souffre, éternellement.
À sa mort, Lazare fut « emporté au ciel par les anges », tandis que le riche fut enseveli. Donc sans doute Lazare n’eut même pas droit à un tombeau, ce qui est le minimum de la dignité que l’on puisse accorder à un mourant. Comme si le minimum vital lui était refusé. Pauvre en tout, jusqu’au bout. Lazare, qui porte le même prénom que l’ami du Christ, qu’il ressuscitera aussi.
Et pourtant. Aux enfers, tout est inversé. Lazare siège auprès d’Abraham, consolé, relevé. Le riche se tord de souffrances sans pouvoir traverser et les rejoindre. Consolation et souffrance, inversées dans la vie éternelle.
Du fond des enfers, le riche crie vers Abraham d’envoyer Lazare prévenir ses frères, afin qu’ils se convertissent. Mais Abraham de lui répondre « ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ » Tout ce joue ici. Il s’agit de se lever dès aujourd’hui, d’écouter la parole de Dieu et l’annonce faite par les Prophètes et Jésus pour comprendre qu’il s’agit de se convertir dès ici-bas, qu’après la mort il sera trop tard. Que nos vies doivent être vécues pleinement, quotidiennement, en passant à faire le bien autour de nous.
Le Pape François a lancé une invitation aux jeunes aux JMJ de Cracovie en 2016 qui résonne fort avec l’Évangile d’aujourd’hui. Il invitait les jeunes à « ne pas confondre le bonheur avec un canapé », « à troquer leurs canapés contre une paire de chaussures » et à « devenir des protagonistes de l’histoire ». En ce dimanche, fête de la Résurrection, le Christ Jésus nous veut vivants, debout, éveillés.
Le confort a anesthésié nos vies. La télévision a enseveli nos rêves. Internet nous promettait une ère de dialogue et de connaissance infinie, et les gens passent leur temps à jouer à Candy Crush ou à scroller sur Instagram devant des photos retouchées qui leur vendent des rêves inatteignables et des objets à consommer.
À l’heure de Netflix sur les portables, il peut nous sembler certains jours que la vie est trop dure et nos canapés trop moelleux pour se lever et affronter la vie. Mais Amos et Jésus nous mettent en garde contre les risques d’une vie apathique et insipide. Il est facile de passer à coté de sa vie. Si tu te levais et que tu sortais dehors, tu sentirais le parfum des fleurs et tu verrais la beauté du lever du soleil. Tu rencontrerais cet inconnu dans la rue sui te dirais cette parole qui t’étonnerais. Chaque jour, nous nous levons. Pas que pour nous même. Pour Dieu et nos frères et sœurs. Pour voir encore la beauté d’un jour nouveau poindre. Pour un autre coucher de soleil. Pour sentir le parfum les fleurs et entendre les rires d’un enfant. Pour se sentir vivants.
Aujourd’hui, je commence. Amen.
