Le grand saut

homélie du 25 décembre – fr Benoît Ente – Jean 1,1-18

Evangile

Homélie

Il y a deux jours, une amie m’appelait pour me souhaiter un joyeux Noël et prendre quelques nouvelles. Son mari est atteint de la maladie d’Alzheimer. Ils ont mené la vie commune et elle s’est occupée de lui aussi longtemps qu’il était possible et même elle est allée bien au-delà. Mais depuis deux mois, son mari est dans une maison spécialisée. Elle me disait qu’elle avait réorganisé son emploi du temps. Elle ne manque ni d’activité ni d’ami. Et pourtant, elle m’a confié que son mari lui manque. Sa présence physique lui manque. Quand quelqu’un qu’on aime est physiquement présent, cela change tout. C’est une présence irremplaçable. Cet autre être humain partage mon expérience de vie, mon expérience humaine.
Ce petit échange téléphonique m’a aidé à prendre conscience de l’extraordinaire nouveauté du mystère de Noël. Dieu, le créateur de l’univers, se rend PHYSIQUEMENT présent parmi nous. L’évangéliste Jean le dit dans ses mots, le verbe s’est fait chair. Et cette présence physique, dans la chair, dans notre chair, change tout. Dieu PARTAGE NOTRE CONDITION D’ÊTRE HUMAIN. Il vit l’expérience d’un nouveau-né qui respire le même air que nous, qui a faim et soif, qui a froid et chaud, qui ressent du plaisir en tétant le lait de sa mère, qui dort et se réveille, qui ressent de la douleur lorsque ses dents poussent, qui apprend à marcher et à parler, qui obéit à ses parents et qui joue avec d’autres enfants. Dieu se rend présent physiquement avec nous, il expérimente ce que ressent un être humain et cela change tout.
On parle souvent du saut de la foi. Là, on peut dire que Dieu fait le grand saut de l’incarnation. Ce n’est pas un moment de folie passagère. Il a une solide motivation pour faire cela : son amour pour nous, pour chacun d’entre nous. Il y a peut-être ici des couples mixtes, l’époux d’un pays ou d’une religion et l’épouse d’une autre. Vous avez certainement voyagé pour découvrir le pays et la famille de votre épouse ou de votre époux. Quand vous aimez quelqu’un, vous avez envie de découvrir d’où il vient, ce qu’il aime, ce qui le fait vivre et c’est l’amour qui vous porte. De la même manière, Dieu veut connaître de l’intérieur ce que nous vivons et c’est l’amour qui le porte.
Nous savons que le petit enfant de la crèche, 30 ans plus tard va quitter cette terre. Sa présence physique manquera à ses amis. Et pourtant, sa venue parmi nous dans la chaire change tout. Elle dessille nos yeux. Depuis ce jour, nous pouvons voir cette présence de Dieu dans chaque naissance. Le don de Dieu se renouvelle à chaque petit enfant qui vient au jour animé d’une étincelle de vie qui nous dépasse totalement. La venue de Dieu dans la chair enrichit notre regard sur notre prochain. Nous nous émerveillons de voir son chemin de conversion, son désir de sainteté, de pureté de cœur, sa progression pas à pas vers un amour toujours plus grand, à la manière d’un enfant. Ce changement de regard que chacun peut expérimenter est déjà le signe de la vie divine qui commence à germer en nous.
L’évangéliste Jean a expérimenté ce miracle de Noël dans sa propre chair, le miracle d’une présence divine à l’intérieur de lui-même qui s’est engendré jour après jour. Et il a compris que ce miracle s’est réalisé par sa foi en Jésus, vrai homme et vrai Dieu, par sa foi en un Dieu dont l’amour est si grand qu’il s’est incarné. « À tous ceux qui l’ont reçu, eux qui croient en son nom, il a donné pouvoir de devenir enfant de Dieu ». POUVOIR DE DEVENIR ENFANT DE DIEU. Les super héros nous attirent par leurs super pouvoirs. Mais notre Dieu est le plus grand des superhéros. Il nous donne le plus grand de tous les pouvoirs, celui de devenir enfants de Dieu, celui de partager sa vie divine comme il a partagé notre vie humaine.
L’Eucharistie est le sacrement par lequel cette vie de Dieu nous est communiquée. Le Verbe s’est fait chair dans le sein d’une vierge à Bethléem il y a deux mille ans pour se faire chair aujourd’hui à Évry en chacun de nous. Dieu se rend présent dans un peu de vin et de pain. Il est remis entre nos mains, vulnérable et précieux comme un bébé qui vient de naître. Dans ce pain et ce vin, il se donne à nous et son incarnation continue de se réaliser dans tous les peuples, toutes les cultures de tous les temps pour notre plus grand bonheur et notre plus grande joie. Amen.

Coup de blues

Homélie du 3e dimanche de l’Avent 2025 – frère Benoît Ente – Is 35, 1-6a.10 ; Mt 11, 2-11

Est-ce que parmi vous, il y en a qui ont déjà marché dans le désert ? Des dunes à perte de vue, une sécheresse implacable. À vue humaine, rien ne semble pouvoir changer cet état des choses. Et voilà que le prophète Isaïe donne l’ordre au désert de fleurir comme la rose, de se couvrir de fleurs des champs. Il va jusqu’à affirmer : « on verra la gloire du Seigneur, la splendeur de notre Dieu ». L’image est forte, puissante. Comment Isaïe, des siècles avant la venue du Christ peut-il affirmer cela ? Isaïe a perçu un événement extraordinaire qu’il décrit un peu plus loin : « Dieu vient lui-même ». Il vient en personne. Quand c’est Dieu qui se déplace et bien Isaïe nous l’annonce, ça déménage ! Les muets crient de joie et les boiteux bondissent comme des cerfs. 

En attendant ce grand jour, nous dit Isaïe, il faut affermir, rassurer, soutenir pour tenir le coup. Effectivement, sept siècles plus tard, une source coule dans le désert de Judée. La prédication de Jean-Baptiste. On retrouve chez lui la même radicalité, la même force des images qui frappent les esprits. Et il a du succès, Jean-Baptiste. Les gens viennent en foule jusqu’à lui. Il est reconnu comme un maître spirituel au point que certains deviennent ses disciples. Et voilà que Jean-Baptiste se retrouve en prison à cause de la femme d’Hérode. Il est seul, isolé, dans le froid et l’obscurité. Pourtant, il est resté fidèle à son Dieu. Il n’a pas dévié de sa mission de prophète. Si Jésus est le messie, que fait-il ? N’est-il pas venu pour libérer les opprimés ? Pourquoi ne vient-il pas libérer son cousin ? Ensemble, ils feraient merveille. Jean-Baptiste, celui qui a reconnu en Jésus l’Agneau de Dieu, est maintenant traversé d’un doute affreux. « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? »

En janvier, un petit film va être tourné ici dans cette chapelle. L’équipe technique est venue en repérage vendredi. J’ai pu discuter avec l’un d’entre eux qui s’appelle Bernard. Je lui ai demandé s’il avait la foi. Il m’a répondu qu’il avait une grande foi quand il était enfant. Puis, alors qu’il était encore jeune, sa mère est décédée. Il ne pouvait plus croire en un Dieu qui avait laissé faire cela. Bernard traverse une épreuve semblable à celle de Jean-Baptiste. Comment croire en un Dieu qui me prive de ma maman ? Comment croire en un Dieu qui me laisse croupir en prison privé de nourriture et de boisson lorsque Hérode, lui, jouit et profite de biens abondants. Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre, plus fort, plus puissant ? Un messie qui jugera tout de suite les tyrans, les assassins, les menteurs. Un messie qui rétablira immédiatement la justice et qui rendra la vie belle et paisible aux innocents. 

Jésus répond à son cousin avec un crescendo de faits extraordinaires : Les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et… apothéose, les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. C’est le sommet des signes. Quand les pauvres sont évangélisés, le Royaume des Cieux est là. La misère qui sévit dans nos sociétés est la plus grande injustice, la plus structurelle. Quand les pauvres sont évangélisés, c’est la plus grande des justices. Notre Dieu se place toujours du côté du pauvre, de l’opprimé, du malade, de celle qui meurt d’un accident et de celui qui en souffre. Il n’est jamais du côté de ceux par qui ces choses arrivent. Il n’est pas plus un Dieu qui tire les ficelles de tous les événements de notre histoire. Il les traverse avec nous comme il a traversé les humiliations lors de sa passion. Notre Dieu vient en ce monde sans aucun pouvoir, sinon celui de sourire à sa mère ou à son père, celui de réclamer de la tendresse et du lait, celui de nous aimer et de nous mendier notre amour. Notre Dieu naît dans ce monde pauvre comme un mendiant d’amour et il le quittera pauvre comme un esclave châtié. 

Frères et sœurs, il y a de quoi être déconcerté. Notre Dieu ne peut rien contre les événements tragiques qui nous arrivent. Mais il peut nous aider à les traverser avec lui et ainsi en ressortir plus grand, plus libre. En ce temps de l’Avent, ouvrons lui bien grande la porte de notre cœur. Oui frères et sœurs aujourd’hui, le Seigneur vient en personne. Soyez forts, ne craignez pas et réjouissez-vous. Voici votre Dieu. Il vient lui-même pour faire surgir des torrents dans le pays aride de nos âmes, pour transformer la région de la soif, en eaux jaillissantes. Amen.

Vocation divine

homélie du dimanche 30 novembre – frère Benoît Ente – évangile selon saint Matthieu 24,37-44

Ma première année comme frère dominicain, quand j’étais novice à Strasbourg, j’ai pris au sérieux la parole de Jésus, mais de manière un peu trop littérale. La nuit, je me levais pour aller prier seul dans l’église du couvent. Le lendemain, j’étais tellement épuisé que je tenais à peine debout ou à peine assis, surtout pendant le temps de lectio où nous devions méditer la Bible. J’ai compris une chose qui va vous paraître évidente, quand Jésus demande de veiller, il ne demande pas de se priver de sommeil. Le mot dans sa bouche a un autre sens. Je vous propose de nous y arrêter pour essayer de comprendre un peu mieux ce qu’il peut bien signifier. C’est d’autant plus important que ce terme revient souvent : dans les trois premiers évangiles, dans les lettres de Paul, de Pierre et même dans l’Apocalypse.

Dans l’évangile d’aujourd’hui, quand Jésus fait référence au déluge, il semble critiquer ceux qui mangent, boivent, se marient. Ce ne sont pas ces activités qui posent problème. Jésus a participé aux noces de Cana, il est souvent invité à des repas au point qu’il a une réputation de glouton et d’ivrogne. La critique de Jésus porte sur ce cas précis où nous réduisons la vie à manger, boire, se marier SANS VOIR PLUS LOIN. Dieu ne nous a pas donné la vie seulement pour cela. Il y a un autre projet. Frères et sœurs, nous ne sommes pas des hamsters enfermés dans l’aquarium terrestre que Dieu observe pour tromper sa solitude. Un mystère entoure chaque vie humaine, entendez le bien, un mystère entoure CHAQUE VIE HUMAINE, le mystère d’une vocation divine. 

Dieu veut faire de nous ses enfants. On a peine à y croire. Comment cela est-il possible ? Je vous rassure, nous ne sommes pas chez Harry Potter. Nous n’avons pas à chercher dans un vieux grimoire une formule ou une potion magique pour opérer la transformation. Nous devenons enfants de Dieu de la manière la plus simple, la plus commune qui soit, par une naissance, un enfantement à une vie nouvelle. C’est un processus long qui prend bien plus que 9 mois. C’est un processus qui prend même… toute la vie. Exactement comme l’enfant se forme dans le sein de sa mère, la vie divine grandit en nous peu à peu, miracle d’une présence divine qui se fait jour en nous et discrètement, nous transfigure. 

Veiller en grec se dit γρηγορεύω qui vient du verbe ἐγείρω « se réveiller » « se lever », le verbe qui dit la résurrection de Jésus. Veiller, cela ne veut pas dire rester là sans rien faire, mais au contraire, cela signifie se lever et se mettre en route. Vivre dès maintenant de la vie du Ressuscité ou plutôt accompagner la vie du Ressuscité qui peu à peu grandit en nous. Et les coups durs, les échecs, les chutes n’y peuvent rien. Au contraire, toutes ces épreuves vécues avec le Christ, vont promouvoir cette croissance. Quand Jésus parle du Fils de l’homme qui vient, il ne parle pas d’une apparition grandiose dans le ciel que nous devrions attendre patiemment. Il parle de cette naissance à la vie divine à laquelle nous sommes TOUS appelés. 

Veiller, c’est le mot d’ordre pour ce premier dimanche de l’Avent. Veiller, c’est-à-dire déverrouiller la porte de notre cœur et y laisser entrer le Christ. Veiller, c’est cultiver une vie intérieure intense, quotidienne, avec notre Seigneur. Veiller, c’est croire de toute notre force que dans ce cœur à cœur avec Dieu, grandit jour après jour la semence d’éternité reçue lors de notre baptême. La sobriété du temps de l’Avent est là pour nous rappeler l’essentiel de notre mission sur la terre : naître, renaître à la vie divine. 

Dans l’Évangile de Jean, on ne trouve pas le terme « veiller ». Le disciple bien aimé a choisi un autre mot plus évocateur : demeurer. Veiller, c’est demeurer avec le Christ, demeurer dans son amitié et désirer son amour. Quand un ami ou un conjoint demeure dans notre cœur, il ne nous surprend jamais, il est toujours bienvenu. De même, frères et sœurs, que le Christ demeure dans notre cœur et il ne nous surprendra pas, au contraire, sa venue nous réjouira, de cette joie sainte d’une naissance, la joie de Noël. Amen.

Au nom de Jésus

homélie du dimanche 16 novembre – frère Benoît Ente – évangile selon saint Luc 21,5-19

Dimanche dernier, le frère Emmanuel a organisé une sortie avec les étudiants. Nous les avons emmenés visiter le château de Versailles, emblème de la monarchie. Nous avons admiré l’élégance des perspectives, la lumière de la galerie des Glaces, la splendeur de l’église. Comment aurions-nous réagi si quelqu’un nous avait dit « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. » Je pense que nous ne l’aurions pas cru.
Et pourtant, tout a une fin. Cette orchidée devant l’autel, ce jour si beau, notre vie… Même notre planète a une fin. Mais rassurez-vous, d’après les scientifiques, la Terre restera habitable encore pendant 1,75 milliard d’années. Comme dirait l’autre, on a encore quelques années devant nous.
Tout a une fin. Et quand la fin arrive, les équilibres vacillent, les fondations s’ébranlent. Ces bouleversements concernent à la foi l’individu. Par exemple, quand, avec l’âge, la fin de ma vie arrive, mon corps, ma mémoire, ma vivacité d’esprit s’affaiblissent. Le sentiment de naufrage peut m’envahir comme si le sol se dérobait. Apparaît alors ce qui me tient vraiment. Non pas mes facultés physiques ou mentales, mais mes relations avec mes proches : parents, enfants, conjoints, amis et plus que tout le reste, ou plutôt à travers tout le reste ma relation avec Dieu quelque soit la forme qu’elle prend.
Mais dans l’Évangile, le bouleversement décrit par Jésus n’est pas personnel. Il est clairement collectif : famine, guerre, épidémies. On a l’impression que le mal se déchaîne, comme dans le passage de l’apocalypse où le dragon est libéré pour l’ultime affrontement. Il met ses dernières forces. Il joue son vatout. Ce qui nous intéresse dans ce chaos apocalyptique, c’est ce qui résiste, vaille que vaille. Une expression revient deux fois dans l’évangile, l’avez-vous repéré ? « À CAUSE DE MON NOM ». Le nom de Jésus résiste comme un rocher de granit face à la tempête. Il résiste grâce aux hommes et aux femmes qui demeurent fidèles dans la foi, l’espérance et la charité.
Je me rappelle en 2020, lors du premier confinement, nous avions l’impression que le monde s’écroulait et, dans notre petite communauté de Lille, nous continuions à prier le matin, le midi et le soir. L’Église que nous formons a continué de louer son Seigneur et rien ne pouvait l’arrêter. Je ne le souhaite pas, mais si une guerre éclatait sur le sol français et que le château de Versailles s’effondrait, l’Église continuerait de célébrer et d’annoncer, coûte que coûte, la mort et la résurrection du Christ. Même dans les camps de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale, des hommes, des femmes ont risqué leur vie pour célébrer la messe.
C’est même quand le dragon montre le plus d’acharnement, lorsqu’il persécute de la manière la plus effrayante les affamés de justice, les pauvres de cœur, les combattants de la liberté et tous ceux qui portent haut l’étendard du Christ, c’est dans cet acharnement du dragon que se révèle sa radicale impuissance. Il est vaincu. Le Christ lui-même donne un langage, une sagesse, une force à ses fidèles qui laissent leur adversaire KO. C’est un don de Dieu. C’est lui-même qui combat pour nous. Et ce don n’est pas réservé uniquement aux baptisés, ni à une élite de parfaits. La grâce de Dieu est insaisissable, elle surplombe les frontières sociales, politiques et même religieuses que nous construisons. Hier j’ai reçu un mail d’un ami que j’ai connu il y a 20 ans et dont je n’avais presque aucune nouvelle depuis. Il est atteint d’un cancer du cerveau. Il se déclare agnostique et il commence sa lettre ainsi : « Malgré (ou grâce à ?) mon cancer du cerveau, je suis heureux ! »
Frères et sœurs, ne nous berçons pas d’illusions. Ce que Jésus décrit, nous le connaissons maintenant. Famine, épidémie, guerre, persécutions. Cela dure depuis des milliers d’années et seul le Père sait quand cela se terminera. Mais au milieu de ces tourments, une chose est certaine, Dieu nous accompagne. Le nom de Jésus résiste. Jour après jour, la grâce enracine nos êtres dans l’Amour du Père, le roc éternel face à un monde où tout passe. Notre puissance réside en réalité dans celle de Dieu, dans son corps et son sang offert pour notre vie.
Alors Frères et sœurs, n’ayons pas peur et continuons notre marche humble et glorieuse dans les pas du Christ. Au réveil, une joie sans déclin nous attend, celle du Ressuscité le jour de Pâques.

Parlons ciné

Homélie du dimanche 2 novembre – commémoration de tous les fidèles défunts – frère Benoît Ente – Isaïe 25, 6-9 ; 1Jn 3,14-16 ; Jn 17,24-26

Il nous arrive entre frères de regarder un film en général le vendredi soir. La semaine dernière nous avons regardé un manga japonais Anzu, chat fantôme. Une adolescente vit difficilement le deuil de sa mère. Grâce à un chat aux pouvoirs surnaturels, elle parvient à aller au royaume des morts pour rencontrer sa défunte mère. Ce royaume est décrit comme un immense hôtel où chacun travaille au service de démons pas très malins. C’est une vision qui n’a pas grand-chose de chrétien. Et vous, comment imaginez-vous la vie éternelle ? Une plage de sable fin ? La rencontre de ceux qui nous ont précédés ? Une lumière bienfaisante qui vous enveloppe ? La Bible utilise principalement deux images pour décrire la vie éternelle : le banquet et les noces. La première image ‒ le festin ‒ évoque la sensation d’abondance, de complétude et de communion. La seconde image ‒ les noces ‒ renvoie à une relation entre deux êtres faite de sentiments, de désir, d’engagements réciproques et d’une union dans la tendresse.
Frères et sœurs, quand nous aimons en vérité, quelle que soit notre culture, notre religion, notre richesse, nous rendons présent dès ici-bas le Royaume de Dieu, nous vivons dès maintenant de la vie éternelle. « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. » Encore faut-il se mettre d’accord sur ce que c’est « aimer ». Notre culture occidentale contemporaine identifie l’amour au sentiment amoureux, à une émotion particulière. Le sentiment fait certainement partie de l’amour, mais il n’est pas l’amour. L’apôtre Jean nous partage son expérience : « Voici comment nous avons reconnu l’amour : lui, Jésus, a donné sa vie pour nous ». Pas de meilleurs indicateurs de l’amour que ce geste fou : donner sa vie. C’est en ce lieu frères et sœurs que s’ouvre la porte du paradis. Consacrer chaque jour sa vie, goutte à goutte, pour notre prochain nous fait dès maintenant partager la vie divine et du même coup la vie éternelle.
Facile à dire, impossible à faire, me direz-vous, y compris pour nous religieux dominicains. Jésus est le chemin donné par le Père vers ce plus grand amour. Il est le plus vivant des hommes. Qu’il soit sur les chemins de Galilée ou sur la croix du Golgotha, il est pleinement vivant c’est-à-dire qu’il demeure dans le don de lui-même, dans l’amour. C’est son lieu. Et il prie son Père pour que nous soyons nous aussi dans ce lieu. Ce n’est pas n’importe quelle prière. Ce sont les derniers mots de la grande prière de Jésus après son dernier repas, juste avant son arrestation. Ce sont ses ultimes paroles. Elles disent ce à quoi Jésus tient le plus, sa prière la plus instante. « Je veux qu’ils contemplent ma gloire » Jésus veut que nos yeux, notre cœur et notre intelligence perçoivent l’extraordinaire noblesse de son amour sur la croix et ainsi que nous nous laissions attirer, entraîner par cet amour.
Jésus nous fait connaître le Père il nous permet de voir l’amour du Père pour nous. Dieu nous aime et il se donne à nous chaque jour. Il nous donne la vie qui est aussi sa vie. Il nous donne un corps qui est aussi son corps. Il nous confie la terre et toute la création qui est aussi sa création. Il nous envoie son Fils qui est aussi sa Parole, SON amour fait chair. Dès que nous percevons cet amour, dès que nous en vivons, il agit en nous comme une eau vivifiante qui produit la vie, comme un parfum qui infuse en notre âme. Comme une semence d’éternité. Comme si nous recevions de la lumière en nous. Nous devenons automatiquement lumineux nous-mêmes, c’est-à-dire rayonnant de l’amour divin.
Vendredi dernier, avec le fr Emmanuel, nous avons regardé le film Rome ville ouverte de Roberto Rossellini. Un chef de résistance non chrétien donne sa vie dans la souffrance pour sauver celle d’autres résistants. Dans ce geste héroïque qui le configure au Christ, il est soutenu par la prière d’un prêtre. À sa mort, le prêtre le bénit et signifie ainsi son entrée en paradis. Frères et sœurs, en vérité, notre vie n’a qu’un but : parvenir à cet amour qui est la vie éternelle. Si nous n’y parvenons pas encore, ce n’est pas grave. L’essentiel est de se mettre en chemin et ce chemin c’est Jésus lui-même. Gardons l’espérance dans la prière pour nous et pour ceux qui nous ont précédés, car notre Dieu est assez grand pour que, en un instant, Il nous fasse franchir ce qu’il reste du chemin jusqu’à Lui. Amen.

Compagnons des saints

Homélie du 1er novembre 2025 à l’occasion de la fête de la Toussaint – frère Jean-Pierre Brice Olivier – (Ap 7, 2-4.9-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a)

Nous sommes soulagés d’entendre que les élus sont une multitude que nul ne peut dénombrer,  foule immense, toutes origines confondues, toutes ethnies rassemblées, tous dialectes mêlés… La  vie éternelle n’est pas liée à une quelconque appartenance, pas plus à une race ou à un peuple  qu’à une église. Le salut déborde tous les critères sélectifs, il est personnel et universel. Quel  humain pourrait-il ne pas être appelé par Dieu ? 

Vous n’êtes plus étrangers ni gens de passage, vous êtes de la même cité que les saints, membres de la famille de Dieu . Nous ne sommes ni étrangers, ni hôtes, ni résidents, mais1 compagnons des saints : chez nous avec eux. Il ne s’agit même plus de la belle réalité de  l’hospitalité, mais d’une fraternité à égalité. La communion qui nous unit aux autres humains  dépasse tout attachement ordinaire, elle transgresse les liens de sang, les solidarités de clan ou  de famille, elle déborde les conventions de culture, elle ne tient pas compte de l’enclos exclusif des  religions. Cette fraternité devient habitation et refuge ; en moi, se développe une sollicitude  charnelle pour chaque prochain rencontré, au delà de l’apparence, riche, pauvre, mendiant,  souffrant, étranger, prisonnier, mourant. Là est l’Église universelle. Qui vous accueille m’accueille  et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé . Accueillir un autre, c’est recevoir le Christ,2 héberger le Christ, c’est abriter Dieu son Père.  

Je crois à la sainte Église catholique, à la communion des saints , admirable réalité où les citoyens3 du ciel veillent sur les pèlerins de la terre. Nous sommes dans cette communion de la terre et du  ciel, qui réunit tous ceux qui sont dans l’amour et appartiennent au Christ. Celui qui aime est né de  Dieu et connaît Dieu . Là est l’Église catholique.4 

Ces gens vêtus de robes blanches… viennent de la grande épreuve. Quelle est-elle la grande  épreuve, sinon celle de notre vie vivante, dans les convulsions du monde ? Notre choix constant  de la vie contre toute mort, notre décision définitive d’aimer face à la haine, notre combat incessant  devant toutes les formes du mal, sont notre grande épreuve. Au quotidien, nous vivons de la  parole du Christ, nous qui connaissons l’échec de l’amour quand il n’est pas reçu. 

Les béatitudes sont la vérité de Jésus lui-même, le pauvre, celui qui pleure, le doux, le  miséricordieux, le cœur pur, l’artisan de paix, l’insulté… Dieu venu dans notre chair nous invite à  vivre notre incarnation comme lui, avec lui. Dieu si éloigné devient tellement proche, Dieu  tellement autre se rend si semblable. Il ne nous détache pas de notre nature, ne nous isole pas  des tristes réalités du monde, mais nous rejoint dans notre chair, s’unit à chacun dans ses  défaillances et ses luttes.  

La sainteté est là où Dieu réside, intérieure, en nous. Alors, même si nos actes peuvent être jugés  coupables par d’autres, ils n’entament pas la sainteté en nous. Christ vient rétablir mon humanité  dans ma propre chair, Jésus se fait homme pour que je devienne homme. Mes questions  demeurent, mes inquiétudes durent toujours, avec mes épreuves et mon mal, mon désir d’être  différent, mon aspiration à être aimé, mais tout change. Dieu vient en moi pour l’accomplissement  de mon être et me place dans la communauté des membres du Christ, tous saints.  Nous ne formons qu’un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.5 

JeanPierreBrice OLIVIER 

Évry, 20251101 

1 Éphésiens 2, 19
2 Matthieu 10, 40
3 Symbole des apôtres
4 1 Jean 4, 7
5 1 Corinthiens 10,17