L’Esprit, l’espace

Prédication du jour de la Pentecôte 2026, par fr. Emmanuel

Communiquer par le silence

Souvent, j’ai du mal à finir mes phrases. Les mots ne me viennent pas à l’esprit. Et alors, soit l’interlocuteur termine la phrase à ma place, et c’est parfois une belle expérience de pensée à deux. Soit il me coupe l’herbe sous le pied, et m’empêche de parler. Soit, il attend. Il fait de la place. Il m’accepte avec mes limites de communication. Il m’accueil en créant un espace. C’est une expérience minuscule. Mais je crois que c’est une expérience de l’Esprit Saint.

L’Esprit c’est l’amour

C’est difficile de parler de l’Esprit Saint à des athées ou à des musulmans.

Méditer sur le Père, c’est méditer sur l’origine — la source de tout, de qui tout procède. C’est méditer sur l’Alliance qu’il a faite avec nous, sur les commandements qu’il nous a donné.

Méditer sur le Fils, c’est méditer sur le Logos : la raison du monde. C’est aussi méditer sur la Parole incarnée qui nous révèle l’intimité de Dieu en s’anéantissant pour nous.

Méditer sur l’Esprit, cela peut être méditer sur l’amour de Dieu, à la fois l’amour qui vient de Dieu et qui nous est donné et l’amour en Dieu qui est donné par le Père au Fils.

D’ailleurs, vous connaissez peut-être cette image de Hugues de Saint-Victor, qui comparais l’Esprit au baiser entre le Père et le Fils.

Cet amour, il unit les personnes divines sans les fusionner, il nous unit à Dieu, sans nous digérer. C’est le propre de l’amour : il est ce qui relie en maintenant la différence.

L’Esprit est don

Si l’Esprit est amour, alors il est don suprême, parce que l’amour est don. Jésus nous l’a dit, celui qui aime donne sa vie pour ses amis (Jn 15, 13).

La dessus, il y a un paradoxe : L’Esprit est à la fois donné et donateur — et l’Écriture elle-même s’en étonne.

Dans l’évangile d’aujourd’hui, Jésus ressuscité souffle sur ses disciples : « Recevez l’Esprit Saint » (Jn 20,22). Chez Luc, il le promet, juste avant l’Ascension (Ac 1, 5).

Plusieurs fois, il l’avait annoncé. Jean-Baptiste annonce que Jésus nous baptisera dans le feu et l’Esprit Saint (Lc 3, 16). Et pendant son dernier repas, Jésus annonce qu’il va donner l’Esprit et c’est d’ailleurs pour cela qu’il doit nous quitter, pour laisser la place à l’Esprit (Jn 16, 7).

Ainsi, Jésus donne l’Esprit, mais, en même temps, c’est l’Esprit qui donne Jésus.

Et pourtant, plus tôt, c’est l’Esprit qui révèle le Fils. À l’Annonciation, il prend Marie sous son ombre (Lc 1,35). Au Baptême et à la Transfiguration, il désigne Jésus comme « le Fils bien-aimé » (Mc 1,11 ; Lc 9,35). À Nazareth, Jésus lit Isaïe et dit : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction » (Lc 4,18). Et c’est encore l’Esprit qui ressuscite Jésus, selon Paul : « Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts » (Rm 8,11).

Si l’Esprit est don, il n’est pas un simple paquet qu’on envoie, parce qu’il envoie son envoyeur. Il est donné, et il donne. L’Esprit précède le Fils, et il est envoyé par lui. Il est, dans la Trinité, ce mouvement d’amour qui ne se laisse pas fixer : ce vent qui souffle où il veut (Jn 3,5).

Ainsi, l’Esprit est amour, qui relie les différences. Il est don reçu par celui qui donne.

L’espace de création et de vie

Comme don et amour, l’Esprit est comme un espace qui donne la vie.

Le livre de la Sagesse le dit, le premier don d’amour de Dieu, c’est celui de la Création (Sg 11, 24-26).

Or dans la Genèse, à la Création, le souffle de Dieu qui plane sur les eaux du chaos (Gn 1,2) pourrait être traduit autrement. En se basant sur l’étymologie du mot hébreux, on pourrait dire que c’est l’Espace qui plane sur les eaux (Cazelle).

Comme le dit saint Paul à Athènes, c’est le milieu divin en qui nous avons la vie (Ac 17, 28).

L’Esprit, c’est l’ambiance qui nous permet de vivre, qui permet à la créature d’être créateur, aussi. Les artistes aiment dire qu’ils sont inspirés quand ils créent, qu’ils ont été touchés par l’Esprit Saint. Et c’est vrai, d’un côté, l’Esprit est ce partenaire intérieur qui vient nous donner des intuitions et autres fulgurances. Mais il est aussi cet espace intérieur, cette ambiance qui nous appelle à créer.

La Pentecôte

Alors à la Pentecôte, l’Esprit est donné comme on donne ou comme on crée une ambiance.

Les apôtres étaient rassemblés, serrés les uns contre les autres, « tous ensemble au même endroit » (Ac 2,1) — comme les pierres d’un mur, comme un solide. L’Esprit n’est pas venu faire un mortier pour rendre ce mur plus solide. Il est venu leur donner de l’espace, les mettre en mouvement, les disperser vers le monde — comme un solide qui devient souffle.

Il crée un espace entre eux. Et par le don des langues, il ouvre un espace avec les juifs de toutes les nations présentes à Jérusalem (Ac 2,6-11). Chacun entend dans sa propre langue. Non pas une langue unique imposée à tous, mais la pluralité des langues traversée par un seul Esprit. L’Esprit ne traduit pas en effaçant les différences — il traduit en les habitant.

Les listes de dons

Cette Pentecôte, nous sommes tous appelés à la vivre chacun à notre manière. Or nous n’avons pas tous besoin de la même ambiance. C’est pour cela que les dons de l’Esprit sont aussi variés.

C’est peut-être pour cela que l’on trouve des listes de dons et de fruits de l’Esprit dans la Bible. Il y a les 7 dons de l’Esprit de l’Emmanuel, en Isaïe 11 : sagesse, intelligence, conseil , force, connaissance, piété, crainte. Les 10 charismes qui se répartissent dans la communauté en 1 Corinthiens 12 : sagesse, connaissance, foi, guérisons, miracles, prophétie, discernement, parler en langues, interprétation, et les 9 fruits de l’Esprit en Galates 5 : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi,  23 douceur, maîtrise de soi.

Ces listes sont autant d’instruments différents, que l’Esprit met en musique. Basile de Césarée le disait, l’harmonie est aussi un nom de l’Esprit. L’harmonie, c’est cette ambiance qui met tout le monde en accord et qui stimule la créativité.

Un temps

Mais cette ambiance est fragile. Paul l’écrit aux Thessaloniciens : « N’éteignez pas l’Esprit » (1Th 5,19). L’espace est offert — nous pouvons le fermer. C’est le drame de la liberté.

C’est pour cela que l’Esprit est un espace-temps.

Les prophètes avaient annoncé que l’Esprit serait donné à la fin des temps. Pierre, à la Pentecôte, cite Joël : « Dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai mon Esprit sur toute chair » (Ac 2,17 ; Jl 3,1).

Ces derniers jours ont commencé. Nous y vivons. Et Paul nomme l’Esprit les arrhes de la promesse — une avance sur l’héritage, déjà donnée, pas encore accomplie (2 Co 1,22 ; Ep 1,14).

Nous sommes dans cet entre-deux. Entre Pâques et le Royaume. L’Esprit est la façon dont Dieu nous habite sans nous posséder, nous précède sans nous devancer trop, nous attire sans nous forcer. Il est le nom de la patience de Dieu avec nous.